Benzema et les Bleus, faut-il se résigner à ne plus ouvrir le débat ?

FOOTBALL La nouvelle prestation formidable de l’avant-centre tricolore avec le Real Madrid contre Chelsea a relancé les questions autour de sa non-sélection en équipe de France dans les médias espagnols

Aymeric Le Gall

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Karim Benzema a marqué son 71e but en C1 face à Chelsea, le 27 avril 2021.
Karim Benzema a marqué son 71e but en C1 face à Chelsea, le 27 avril 2021. — Bernat Armangue/AP/SIPA
  • Une partie de la presse espagnole a réclamé le retour de Benzema en équipe de France après sa nouvelle masterclass contre Chelsea en Ligue des champions.
  • Une interrogation qui rouvre le débat en France, où les médias suiveurs des Bleus ne se risquent même plus à interroger Didier Deschamps sur le sujet.

Un but venu d’ailleurs contre Chelsea, hors du temps, et une performance artistique à faire passer Pablo Picasso pour un peintre en bâtiment (no offense), voilà ce qui a suffi à relancer le débat de la présence de Karim Benzema en équipe de France dans un futur plus ou moins proche. Et pas qu’en Espagne, où le quotidien Marca, dans son inimitable démesure stylistique, appelle Didier Deschamps à « arrêter le crime », mais aussi en France, sur le plateau de L’Equipe du Soir plus exactement.

Après le récital du Maestro, mardi soir, qui est devenu par la même occasion le quatrième meilleur buteur de l’histoire de la Ligue des champions (71 réalisations), l’ancien numéro 10 Johan Micoud s’interrogeait : « Il [Deschamps] n’est pas obligé d’accepter le débat, mais nous on a le droit de continuer à poser la question, non ? »

« Poser le débat, ça me paraît juste »

Comme à sa grande époque du Werder, l’ancien milieu de terrain vise juste. En effet, ce n’est pas tant de savoir si Benzema a le niveau pour mener l’attaque des Bleus – ça tout le monde en convient – ou si Deschamps doit le rappeler pour disputer le prochain Euro – on sait que ça n’arrivera pas – mais plutôt de discuter notre légitimé à nous, médias, supporters, citoyens, de continuer à mettre ce sujet sur la table, même si le sélectionneur ne veut plus en entendre parler.

« Poser la question, poser le débat, ça me paraît juste, il faut le faire, tranche la plume de L’Equipe Vincent Duluc. Ça ne sert à rien de demander à Deschamps "est-ce que vous allez le prendre ?", en revanche c’est utile de dire qu’avec ce qu’il fait, il mériterait d’y être. Ce sont deux choses différentes. »

Ce que dit notre confrère est à la fois juste et terrible. Juste parce qu’à force de lui poser la question en conf et de se voir systématiquement renvoyé dans les cordes – avec à chaque fois une nouvelle pirouette verbale –, Didier Deschamps a (presque) réussi son pari, celui de faire de cette question un tabou dans le milieu. Au vrai, ça fait un petit moment que les journalistes ont lâché l’affaire. Le dernier à avoir posé la question est notre confrère de RMC Loïc Briley, en août, profitant du retour surprise d’Adrien Rabiot en équipe de France malgré son caprice du dernier Euro pour remettre une pièce dans le jukebox. Ce jour-là, Deschamps choisit la carte de l’humour : « Ah elle est bien amenée celle-là, Magnifique ! ».

Et puis ? Et puis plus rien, comme d’hab. Aucune réponse sur le fond depuis une mise au point dans le documentaire de Nagui fin 2019. « C’est un choix sportif, point barre ! Je pense que ce n’est pas un bien pour l’équipe de France ». Une assertion à la fois indiscutable, les Bleus ayant été champions du monde en 2018 sans lui, et tendancieuse : qui peut penser que Benzema n’apporterait rien aux Bleus si on le sélectionnait demain ?

Les médias ont abandonné le sujet

Pourtant, et c’est terrible là aussi, nous, journalistes suiveurs de l’équipe de France, avons presque accepté cet état de fait. Comment a-t-on pu en arriver à un stade où, parce que le sélectionneur de l’équipe de France a décidé qu’il n’y avait pas débat, il n’y a pas débat ? Au contraire, le débat est là, chaque jour, sur chaque terrasse de café (enfin… vous avez compris l’idée) ou dans la queue le matin à la boulangerie. Dans une consultation récente organisée par le site de l'Equipe, par exemple, les 280.000 votants envoyaient sans problème Benzema à l’Euro, avec Giroud, Mbappé, et Grizou. Et puis sans en faire des caisses sur le cinquième pouvoir et tout le tintouin, c’est notre boulot.

Même Raphaël Varane, pourtant pas le mieux placé pour donner un avis tranché sur la question, lui qui est tiraillé entre l’envie de jouer en Bleu avec son pote du Real et son devoir d’obéissance à celui qui a fait de lui le capitaine de cette équipe de France, abonde dans notre sens.

Interrogé sur le sujet lors d’une visioconférence avant le match contre l’Ukraine, en avril, le défenseur madrilène dit trouver « normal et logique » que la presse continue encore et encore à mettre les pieds dans le plat. Dans la tête de DD, il semble néanmoins acquis que les journalistes français ont compris le message. Ainsi, quand un confrère du Kazakhstan s’est essayé là où nous autres avons rendu les armes, Deschamps s’est esclaffé en lui demandant si c’était un journaliste de chez nous qui lui avait soufflé la question. Eh bien non, même pas. Tout simplement parce qu’à part lui et Noël Le Graët, c’est le monde (du foot) entier qui se demande comment il est possible que l’un des meilleurs attaquants au monde soit interdit à vie de (re) jouer pour son pays.

Peu importe le fond de l’affaire, encore une fois. On peut juger que Benzema a dépassé les bornes et que son attitude de dénégation systématique de ses responsabilités dans l’affaire de la « sextape » ne l’aide pas, comme on peut juger qu’une ligne a été franchie avec les insultes racistes sur la maison de vacances du sélectionneur, inutile de tout remettre sur le tapis. Mais à la fin, le meilleur joueur du monde en 2021 ou pas loin ne disputera pas l’Euro, et son nom flottera au mieux dans l’air comme celui d’un vieux dissident effacé de la mémoire officielle du régime au moment de l’annonce de la liste. C’est triste, non ?