Super Ligue : Gagnants et perdants… Comment l’Europe du foot a été chamboulée en deux jours

FOOTBALL La tempête Super Ligue a soufflé fort sur le football européen, avant de devenir une brise insignifiante ce mercredi

Nicolas Stival avec A.L.G.
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L'insubmersible Florentino Perez.
L'insubmersible Florentino Perez. — JuanJo Martin / Efe / Sipa
  • Lancée en fanfare lundi, la Super Ligue a volé en éclat ce mercredi.
  • En pointe dans cette tentative de putsch sur le foot européen, Andrea Agnelli (Juventus Turin) et Florentino Perez (Real Madrid) ont été ébranlés, mais dans des proportions très différentes.
  • A l’inverse, le foot français semble renforcé par cette crise.

En l’espace de deux jours, une tempête baptisée Super Ligue a balayé le paysage du football européen, et donc mondial. Entre l’officialisation du projet, dans la nuit de dimanche à lundi, et la piteuse déclaration façon « coitus interruptus » du président de la Juventus Turin Andrea Agnelli ce mercredi matin, les cartes ont été redistribuées dans ce grand jeu de dupes.

Aleksander Ceferin, le pourtant glabre président de l’UEFA, se frise les moustaches. Mais certains dirigeants du club des 12 dissidents, qui a aussi vite fondu qu’un glacier pyrénéen, ont beaucoup perdu. Dès mardi, Manchester United avait ainsi annoncé la démission de son vice-président Ed Woodward. Quant à Agnelli, sa crédibilité a suivi la courbe du cours de l’action Juve à la Bourse de Milan ce mercredi matin, avec une chute de plus de 10 % à l’ouverture.

Agnelli en danger ?

Fer de lance de la sédition avec Florentino Perez, l’héritier de l’empire Fiat avait déjà quitté la tête de l’ECA (Association européenne des clubs) dimanche. « Je ne vois pas comment il peut revenir à un poste de responsabilité dans le foot européen, tonne Ronan Evain, directeur général de l’association Football Supporters Europe (FSE). Il aura déjà de la chance s’il reste à la tête de la Juventus. » Plus généralement, Evain cible l’ensemble des « félons » : « On ne peut pas laisser ceux qui ont tenté de tout faire exploser reprendre le contrôle du foot européen et de ses compétitions d’ici quelques jours ou quelques semaines. »

Le Milan AC et l'Inter, les deux autres clubs italiens engagés dans l’éphémère aventure ont bien été obligés de constater l’échec du putsch mais n’ont pas lâché l’affaire. Le concept de la Super Ligue reste bien ancré dans un coin du cerveau de ces entités contrôlées par des groupes américain (Elliott pour le Milan AC) et chinois (Suning pour l’Inter), pas venus dans le foot pour la beauté de ses retournements de situation. « Depuis quelques années, les Italiens ont du mal à intégrer le Top 5 des meilleurs clubs européens, la Super Ligue est une occasion de se repositionner », observait lundi Jimmy Algerino, ancien défenseur du PSG (et de Venise), avant que la baudruche ne se dégonfle.

La « popularité énorme » de Florentino Perez

Reparlons du cas Perez. Le madré président du Real Madrid a lui aussi beaucoup donné dans les médias pour tenter de vendre son tournoi mort-né. Mais à 74 ans, il en a vu d’autres, et les critiques glissent sur lui comme la pluie sur les plumes d’un colvert.

« Les clubs espagnols [le Barça, également « discrètement » embarqué dans l’aventure, à part] et le pays tout entier rejetaient l’idée d’une ligue fermée malgré les dires du président Perez, assène Jotha Perez (aucun lien), du très suivi média digital Real France. Mais Florentino jouit d’une popularité énorme à Madrid et ses défenseurs sont aussi montés au créneau afin de le soutenir. Pour les supporteurs merengues, on ne touche pas au Président et à un homme qui a tant fait pour le club. »

Alors oui, le Real va peut-être s’asseoir sur la venue de Kylian Mbappé, si l’on en croit les déclarations de Nasser al-Khelaïfi, sous forme de « se queda » en version PSG. Mais Perez peut continuer à dormir tranquille. « Florentino en a connu d’autres, reprend Jotha Perez. Son image est aujourd’hui fragilisée mais ne l’était-elle pas depuis longtemps ? En Espagne comme dans l’Europe ou le monde entier, le Real Madrid est envié et son président jalousé et critiqué de manière constante. La révolution du marché des transferts avec l’arrivée des Galactiques c’était lui, les accusations de corruption d’arbitrage au niveau européen, lui aussi… » Et de poursuivre : 

Florentino Perez ne risque absolument aucune sanction à quelque niveau que ce soit et c’est pour cela qu’il a décidé de mener ce projet. Légalement, il savait ce qu’il encourrait. Quant à l’aspect populaire, il s’en tamponne certainement grandement. »

Son poids politique, qui dépasse largement sa fonction déjà importantissime, compte aussi dans ce supposé détachement. Ceci dit, malgré toute son expérience, Perez comme ses collègues schismatiques ont sans doute sous-estimé la fronde des supporteurs, particulièrement vivace en Angleterre, dont six représentants s’étaient embarqués sur le Titanic de la Super Ligue.

« Conséquences terribles » à Liverpool

Woodward (ManU) s’y est donc noyé. Mais il pourrait ne pas être la seule victime dans cet équipage mouillé jusqu’au cou. « Pour un club comme Liverpool, les conséquences sont terribles, estime Ronan Evain. Le lien est brisé de manière quasi irréparable. Et pas qu’avec les supporteurs, avec la ville, avec les joueurs, le staff… Tout ça pour prendre le contrôle d’une compétition qu’on venait pourtant de leur livrer pieds et poings liés. »

Pour un fan des Reds ou d’autres équipes de cette trempe, héritier d’une passion familiale, on ne badine pas avec une histoire qui balance entre gloire et drames. On veut bien fermer les yeux jusqu’à un certain point sur la marchandisation du foot, mais cette Super Ligue, c’était vraiment la flûte de trop, celle qui fait tomber la fontaine de champagne.

Le bon coup de Nasser

Alors oui, certaines vénérables institutions (et surtout leurs dirigeants) ont pris cher en l’espace d’à peine quelques heures. D’autres ont vu leur prestige monter en flèche, comme le Bayern Munich et surtout le PSG de Nasser al-Khelaïfi, pas loin d’apparaître aux yeux de certains comme le Philippe Poutou du foot européen.

« Il ne pouvait pas prendre fait et cause pour une Super Ligue à un an et demi d’une Coupe du monde pour laquelle certains parlent de boycott, juge Eric Champel, auteur de FIFAGATE : comment le Qatar a fait exploser le système Blatter (avec Philippe Auclair) et de Foot, la machine à broyer. Il était obligé de montrer un minimum d’éthique et de solidarité. Plus généralement, la nouvelle formule de la Ligue des champions est formidable pour la France, qui a trois qualifiés d’office au lieu de deux. »

Cocorico et « hypocrisie »

Le triomphe de l’UEFA a donc des allures de cocorico, alors qu’aucune formation hexagonale n’avait pris le risque de répondre à l’appel de la Super Ligue. Avec, tout de même, un bon fond d’« hypocrisie », pointé par Jotha Perez, de Real France.

« Le football est un business depuis des années et l’UEFA n’est pas en reste. Comme les entraîneurs type Guardiola ou clubs réputés comme le PSG, qui ont pris des billets importants pour la promotion de la Coupe du monde au Qatar, alors que des ouvriers meurent chaque semaine, ou qui réalisent des tournées en Chine où les Ouïghours meurent dans des conditions infâmes. »