Tour des Flandres : « Il faut faire jouer le collectif pour battre Van der Poel et Van Aert », prévient Florian Sénéchal

INTERVIEW DU LUNDI Le coureur français de Deceuninck-Quick-Step affiche ses ambitions avant le Tour des Flandres et (peut-être) Paris-Roubaix

Propos recueillis par William Pereira

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Au premier plan, Florian Sénéchal
Au premier plan, Florian Sénéchal — Shutterstock/SIPA
  • Comme chaque lundi, 20 minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l'actu du moment. Cette semaine, place Florian Sénéchal, le coureur de Deceuninck-Quick Step.
  • Le Français tente de se faire de la place sur les Classiques flandriennes au milieu de l'armada belge (Alaphilippe, Asgreen, Bennett, Evenpoel...)
  • En fin de contrat à la fin de la saison, Sénéchal espère briller sur Paris-Roubaix dans dix jours, malgré les menaces d'annulation. 

Dans la famille Deceuninck-Quick Step, on ne présente plus Julian Alaphilippe. Mais il serait aussi cruel que malhonnête de réduire la formation belge à son champion du monde au vu de l’armée de fous furieux qui la composent. Au pif : Sam Bennett, João Almeida, Kasper Asgreen sans oublier Remco Evenpoel. Difficile de se faire une place au milieu de ce beau monde.

C’est le tour de force qu’envisage de réaliser Florian Sénéchal sur les pavés des Flandres et du nord de la France – si tant est que Paris-Roubaix soit maintenu. Avec un certain succès pour le moment, puisque l’ancien de Cofidis vient de finir 2e du GP E3 et 3e à Bredene. La victoire est là, pas loin. Et il en a besoin. En fin de contrat chez Quick-Step, le Français est bien déterminé à se présenter avec une pile de bons résultats dans le bureau de Patrick Lefévère à l’heure de négocier un nouveau bail.

Comment vont les jambes ? Ça a l’air d’aller au vu des derniers résultats.

La condition était plutôt pas mal pendant la Bredene Classic [entretien réalisé avant le GP E3]. J’étais mieux que les semaines précédentes. Paris-Nice m’a fait du bien et je sens qu’à chaque entraînement j’ai de bonnes sensations. Ça va aller crescendo, c’était prévu mais je suis quand même rassuré sur ma condition et je sais que je serai présent sur les prochaines courses. Après, il y a et présent (rires). Je serai là, mais de là à dire « je vais gagner », je ne sais pas. Je l’espère ! Je vais faire de mon mieux.

Ça fait trois ans que vous êtes chez Deuceninck-Quick Step et un peu plus si l’on compte vos jeunes années. Qu’est-ce qui caractérise cette équipe vu de l’intérieur ?

On ne peut jamais se reposer sur ses lauriers dans cette équipe. Ce n’est pas un centre de vacances. S’il y a une période où tu es en sous condition, tu vas naturellement être mis de côté vu que tout le monde est fort. Tu sais dans ta tête que si tu n’es pas au top, si tu ne t’améliores pas, tu vas rester coéquipier ou tu ne seras pas sur les courses que tu veux. Pour t’affirmer, il ne faut pas juste faire un exploit sur une seule course, il faut être régulier toute l’année. C’est aussi pour ça que tout le monde est fort dans l’équipe, parce que tout le monde se donne à fond toute l’année. Il y a comme une concurrence dans l’équipe pour être le plus en forme possible, mais ça crée une bonne spirale. Chaque coureur a un rôle dans les courses. Chez nous, tu ne peux pas prendre le départ d’une course en disant « on verra » ou « je m’en fous, je reste dans le peloton et j’attends que ça se passe ». Non, quand tu viens sur une course, c’est que tu as un rôle à jouer donc tu as intérêt à être en condition.

Avoir une carte à jouer sur une grande course quand on est dans cette équipe, c’est déjà un peu un aboutissement en soi, donc ?

Oui, une fois que tu as fait tes preuves on te laisse une chance. C’est normal mais c’est pas facile d’y arriver. Un coup j’ai ma carte, un coup je sais que je dois amener le sprint pour Sam Bennett, un coup je sais que je dois rouler pour Julian quand c’est vraiment très dur. Ça me va parfaitement. Chaque rôle est important, je suis aussi fier de mon rôle d’équipier, de pouvoir lancer les sprints dans les derniers mètres. Quand ça se passe bien, j’y trouve aussi une certaine satisfaction.

Début 2021 Bennett a effectivement beaucoup gagné, mais vous non plus, vous n’étiez pas loin à Almería ou en Belgique…

Oui, mais je suis tombé sur plus rapide que moi au sprint. Les courses n’ont pas été hyper dures. Si on regarde Omloop ou le Samyn, ce sont des courses qui n’ont pas permis de faire de grosses sélections en amont. Paris-Nice a été dur mais les sprints étaient faciles. Il n’y a qu’à Bredene où la course a été dure même si ça s’est fini au sprint, mais c’est aussi la météo qui a voulu ça. On va voir maintenant sur les courses qui vont venir. C’est là qu’on verra si je suis capable de gagner une course, mais ce qui est sûr c’est que ça ne sera pas un peloton de 30 coureurs qui se disputera un sprint à l’arrivée.

Vous disiez il y a un mois avoir les armes pour rivaliser avec Van Aert et Van der Poel. Vous persistez ?

Dans une bosse pavée comme un Quaremont c’est dur ne serait-ce que de les suivre. Et après, au sprint ils sont aussi très, très rapides. Sur des courses comme Gand Wevelgem ou le Tour des Flandres ou même Paris-Roubaix, ce sera le collectif qui jouera. Quand je dis que je me sens en mesure de rivaliser à 50-50 avec eux, c’est plutôt sur Paris-Roubaix, parce que c’est ma course de prédilection et que c’est un terrain que j’aime beaucoup vu mon poids plus élevé que les autres.

Sur Paris-Roubaix, je suis plus avantagé en force que sur des monts en pavés très raides. Je sais donc que j’ai vraiment plus de chances de les battre là-bas. Mais j’appuie beaucoup sur un point, c’est que notre collectif fait notre force. Pour battre ces deux champions, on doit justement faire jouer ce collectif parce qu’ils sont très forts sur tous les terrains. C’est pas facile de les battre à la pédale donc il faut s’y prendre différemment.

Comment on fait pour battre Van der Poel et Van Aert, justement ?

Ça peut être comme sur Milan-San Remo où un bon coureur fort attaque et que les grands se regardent, sachant qu’ils ont deux Quick Step dans la roue qui attendent et un autre qui a attaqué. Ça, c’est la meilleure situation qu’on puisse avoir [cette stratégie a permis à Kasper Asgreen de remporter l’E3]. C’est ce qu’on peut faire pour espérer les battre. On a bien vu à San Remo que Van Aert était vraiment plus fort mais il s’est fait piéger parce qu’il regardait Julian, Kwiatkowski et Van der Poel. Jasper Stuyven a pu en profiter en étant malin et costaud à ce moment-là. Il faut prendre exemple sur ce qu’il a fait.

L’idée, c’est vraiment de réussir à les neutraliser pour ne pas arriver au sprint avec eux ?

Je pense que Julian est le plus rapide dans les bosses mais peut-être pas assez fort pour lâcher un Van der Poel sur des bosses courtes. Donc même si Julian est le plus fort, s’ils arrivent à deux ou trois, Mathieu sera le plus rapide en vitesse de pointe. Ce sont des situations pas faciles à jouer mais on a plein de cartes en mains et je suis sûr qu’on arrivera si on roule ensemble et à fond.

Comment est Julian ? Il a une victoire d’étape sur Tirreno, il termine 2e des Strade Bianche et a beaucoup attaqué en début de saison…

Il m’a dit qu’il était surpris d’être déjà en forme aussi tôt, qu’il ne s’attendait pas à en être là fin mars. Il va se reposer après Tirenno et Milan puis remonter en pression. A mon avis, sur le Tour des Flandres et les Ardennaises il va faire quelque chose. Je le sens plus confiant que d’autres années, il s’entraîne encore mieux, il est plus calme. Il porte bien le rôle de champion du monde. Il a confiance en lui, il sait ce qu’il fait.

Comment il est dans le groupe, Julian ?

Un peu de tout ! Il est super jovial, c’est quelqu’un qui aime beaucoup parler, rigoler. Il a pas mal de passions donc il ne parle pas que vélo, et c’est vrai que c’est quelqu’un qui aime déconner pour un rien. Quand tu es à table avec Julian, tu ne t’ennuies pas.

Vous le chambrez un peu sur les bras levés trop tôt avant la ligne ?

Non, non pas du tout. On ne le chambre pas sur ça.

Florian Sénéchal célèbre sa 2e place sur le GP E3 remporté par son coéquipier Kasper Asgreen. Une victoire collective
Florian Sénéchal célèbre sa 2e place sur le GP E3 remporté par son coéquipier Kasper Asgreen. Une victoire collective - Shutterstock/SIPA

Pour en revenir à l’actualité, on parle de plus en plus d’une annulation de Paris-Roubaix. Qu’en pensez-vous et est-ce que vous, coureurs, envisagez de vous faire entendre ?

Nous les coureurs, on n’a rien à dire, c’est plus politique. Quand on entend les politiques parler de Paris-Roubaix, ce n’est qu’une « coursette ». Je suis ok avec le fait qu’il y ait une crise sanitaire et je suis ok pour dire que ce n’est pas logique qu’on laisse une course de vélo se faire alors qu’une partie de la population est confinée. Mais après, il faut savoir que ça compte pour nous coureurs, mais aussi pour les staffs, les sponsors, et les marques de vélo. Paris-Roubaix est une grande vitrine pour le cyclisme dans le monde entier. Des millions de personnes regardent la course.

Quelles conséquences auraient une annulation ?

Faire ça deux années de suite, c’est empêcher des coureurs comme moi de faire leurs preuves. Et ça pèse sur les sponsors qui investissent depuis deux ans sur la course sans qu’elle ait lieu. A terme, ça fera des sponsors en moins. Pour les marques de vélo comme Specialized qui nous fournissent un vélo spécial pour Paris-Roubaix, c’est aussi une perte. Personnellement je compte beaucoup cette course parce que je suis en fin de contrat et j’espère beaucoup y faire un résultat pour prouver ma valeur et négocier un contrat pour les deux prochaines années. Si j’ai un mauvais jour sur le Tour des Flandres, je pourrai me dire que j’ai toujours Paris-Roubaix pour me rattraper. Alors que si c’est annulé et que je me rate sur les Flandres, qu’est-ce que je dis à Patrick Lefévère ? « J’ai pas eu de chance, qu’est-ce qu’on fait ? » C’est le monde du sport, c’est quitte ou double. Je me mets une grosse pression pour réussir et c’est frustrant quand un politique se dit qu’il ne veut pas de la course pour l’image ou pour la logique.

D’autant que la bulle sanitaire fonctionne plutôt bien dans le cyclisme…

Il faut savoir que nos staffs et nous sommes dépistés trois fois par semaine. J’ai fait le calcul. C’est très strict dans le milieu du cyclisme, on devrait même prendre exemple sur notre système. On est vraiment sérieux et ça fait mal au cœur à toute l’énergie qu’on donne quand on voit qu’une ou plusieurs personnes ne veulent pas que l’on fasse Paris-Roubaix. C’est dommage pour l’image du Nord. Deux annulations de suite, ça serait vraiment triste pour le vélo.