Pierre Ménès, un « personnage de vieux libidineux » que Canal+ continue de « protéger »

FOOTBALL Pierre Ménès, s’est expliqué chez son ami Cyril Hanouna vingt-quatre heures après la diffusion tronquée du docu « Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste »

Julien Laloye

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Pierre Ménès, en septembre 2019 au Parc des Princes.
Pierre Ménès, en septembre 2019 au Parc des Princes. — GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP
  • Dans la tourmente depuis la diffusion d’un documentaire sur le sexisme à l'égard des femmes journalistes sportives, le journaliste phare de la chaîne cryptée Pierre Ménès est sorti de son silence.
  • La tête de gondole du CFC a tenté une opération déminage dans l’émission du groupe Touche pas à mon poste.
  • Plusieurs témoignages racontent un collègue aux blagues plus que douteuses, qui bénéficierait d’un totem d’immunité de la part de la direction.

Opération blanchiment à faire pâlir tous les fraudeurs fiscaux de la planète sur C8 lundi soir. Pierre Ménès était invité dans Touche pas à mon poste par son ami Cyril Hanouna vingt-quatre heures après la diffusion du documentaire Je ne suis pas une salope, je suis une journaliste sur la chaîne premium du groupe Canal+ dimanche. Un docu de Marie Portolano qui dénonce le sexisme dont sont victimes les femmes journalistes sportives. Le journaliste phare de la chaîne cryptée s'est pointé à TPMP, en gros, pour expliquer « qu’on ne peut plus rien dire ni rien faire », « mais que la société a changé et qu’il y travaille lui aussi ». Mais ce n’est pas tout.

Hanouna, en bon monsieur loyal commissionné par le « board », a eu le droit de diffuser la fameuse séquence coupée au montage par la Direction des sports du groupe : trois minutes de malaise intense, avec une Marie Portolano qui interroge du bout des lèvres son collègue du Canal Football Club (CFC) pour lui rappeler qu’il avait un jour soulevé sa jupe et attrapé ses fesses sur le plateau de l’émission, et ce dernier qui rétorque qu’il n’en a aucun souvenir.

« Est-ce que tu le referais aujourd’hui ? – Oh oui. Même en sachant que ça peut être humiliant ? – Ça t’a humiliée ? Bah oui. – J’en suis désolé, mais faut aussi prendre les gens comme ils sont. »

« Il est très influent et protégé depuis au moins 2015 »

Le retour plateau ? A peine plus supportable. « Maintenant je sais pourquoi je ne m’en souviens pas. C’était le 28 août 2016, la dernière émission avant que je tombe malade. Je n’étais pas dans mon état normal. J’avais le masque de la mort sur moi. » L’agression sexuelle sur Marie Portolano, confirmée par de nombreux témoins de l’époque, avait fait beaucoup jaser en interne. A tel point que certains au sein du CFC s’étaient heureusement offusqués : la rumeur d’un Pierre Ménès scotché au mur par un membre de l’équipe a depuis fait le tour des rédactions.

Dans la tour du commandeur, en revanche, personne ne voit le problème. « Il faut savoir que la majorité de ses agissements ont été dénoncés en interne, mais toujours minimisés ou étouffés par les différentes strates de la direction, explique une source de la chaîne cryptée. Il est très influent et protégé. Et ce depuis au moins 2015. La censure du documentaire en est la preuve ultime. »

« T’es habillée en salope aujourd’hui »

De quels agissements parle-t-on ? Il y a ceux qu’on a vus, parce que comme le dit l’intéressé lui-même, « il ne joue pas un personnage ». Un baiser volé à Francesca Antoniotti sur le plateau de feu Touche pas à mon sport, un vieux produit Hanouna back in time, puis une autre embrassade de force sur Isabelle Moreau, toujours au CFC il y a dix ans.

Pas de nouvelles de la seconde, dont une partie du témoignage dans le docu a été passée à l’as : elle y fondait en larmes au souvenir de cet épisode choquant, selon Les Jours. La première, elle, a été priée de se ramener chez Hanouna fissa en échange de « plein de projets pour toi ma petite chérie », ou quelque chose du genre. Bien sûr, elle s’est sentie « humiliée », mais sur le coup « elle ne l’a pas vécu comme une agression sexuelle, et ça ne l’empêche pas de dormir ».

Il y a aussi les agissements hors antenne, ceux qu’on ne voit pas. Ces « t’es habillée en salope aujourd’hui », ces « t’aimes sucer des bites » distribués à la cantonade comme on se dit bonjour sous couvert de style franchouillard, décrit un ancien salarié du groupe. « Au-delà des figures connues, il faut se demander combien de travailleuses de l’ombre, assistantes, stagiaires, maquilleuses ont subi ses atteintes verbales voire physiques. Lors du tournage d’un film de promo interne sur les coulisses de Canal il y a quelques années, il a forcé une maquilleuse à mimer une fellation devant la caméra en appuyant lourdement sur sa tête. Ca s'est toujours passé non loin de caméras où de pontes de la chaîne. On a d’ailleurs  fait remonter à chaque fois. Mais rien d’autre que "oui mais c’est Pierre ça fait partie du personnage" ».

« De la blague bien lourde plus que du harcèlement »

Comme ces tweets déterrés de la fosse commune où il invite Marie Portolano à venir au bureau « avec ses lunettes de secrétaire perverse », la même Marie Portolano (décidément) qu’il n’hésite pas à dénigrer durant les nombreux déjeuners de presse dont il sert de réclame. « Il avait été plutôt courtois avec nous, mais pendant le repas il avait enchaîné bon nombre de propos sexistes sur les femmes journalistes qui bossaient dans les sports, se souvient une consœur. Il avait descendu Marie Portolano gratuitement, c’était assez fou. » Pas autant que le petit conseil de l’organisateur de la sauterie en amont : « Il voulait qu’il y ait des filles à sa table, et qu’il nous mettait là parce qu’on saurait lui faire face si besoin. »

Pierre Ménès ne s’en cache pas. Il aime la bonne compagnie. A son retour de greffe, il avait d’ailleurs obtenu de haute lutte le lancement éphémère d’une autre émission, animée seulement par des femmes. A Canal, on rigole encore du casting sauvage organisé par l’ancien journaliste de L’Equipe : « Que des bombasses d’1,80 m, qui ne connaissaient pas toutes très bien le sport. » La chaîne finit par reprendre la main, à la fois sur les participantes, et sur le fil directeur du show.

Mais est-il allé plus loin ? « Il peut être très tactile, le genre de vieux un peu libidineux qui veut toujours faire la bise et t’appelle ma petite poulette, mais c’est plus de la blague bien lourde que du harcèlement », juge une collaboratrice de longue date, qui évoque « une petite cour de filles qui l’adoraient » toujours dans les parages, ajoutant « qu’elle n’a rien vu d’ambigu ». « J’ai eu affaire à quelqu’un de professionnel, de très sympathique, très à l’écoute, quelqu’un qui a tenté de comprendre quel était mon projet, ma recherche dans le domaine journalistique, avance l’une d’entre elles. A aucun moment, il a tenté, fait ou dit quoi que ce soit de déplacé à mon égard. »

Aucun danger pour Ménès ?

Aucun témoignage ne serait donc susceptible de faire vaciller pour de bon Pierre Ménès, qui sait « la chance inouïe qu’il a d’être aimé et soutenu par sa chaîne » ? C’est le sentiment général après cette opération de com' montée à la hâte par les huiles du groupe pour sauver le soldat Ryan. Alors que la boîte a sacrifié sa tête de gondole Stéphane Guy pour un mot de soutien bien troussé à un humoriste, le message envoyé à Ménès est limpide. Il ne bougera pas de son siège « d’animateur numéro un de l’émission numéro un sur le foot en France », dixit lui-même. Reste plus qu’à résilier, donc.