Violences sexuelles : « Les femmes ne parlent pas par peur de perdre leur place », selon Estelle Mossely

BOXE La boxeuse française, à la vie trépidante et aux engagements multiples, s’est confiée à 20 Minutes avant un nouveau retour sur le ring, vendredi, à Nantes

Propos recueillis par David Phelippeau

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Estelle Yoka Mossely.
Estelle Yoka Mossely. — Loic VENANCE / AFP
  • Estelle Yoka-Mossely remonte sur le ring, vendredi soir, à Nantes pour la défense de son titre IBO des légers contre l’Allemande Verena Kaiser.
  • La boxeuse française de 28 ans évoque pour 20 Minutes sa vie personnelle et ses souhaits pour l’après-carrière.
  • Elle explique aussi le dispositif d’aide et d’accompagnement aux athlètes femmes de haut niveau qu’elle va mettre en place.

Elle vit à cent à l’heure, même quand elle téléphone. Estelle Yoka-Mossely (28 ans) a accordé un long entretien à 20 Minutes sur sa vie, son avenir et surtout ses engagements. Le débit de la boxeuse française est rapide, et parfois inaudible quand un hurlement de sirènes retentit dans la rue dans laquelle on l’imagine hâtant le pas.

Celle qui a été médaille d’or au JO de Rio en 2016 rentre juste des Etats-Unis où elle a passé un mois et demi pour préparer le combat de la défense de son titre IBO des légers contre l’Allemande Kaiser, qui aura lieu, vendredi soir, à la H Arena de Nantes. Focalisée sur ce duel plus que sur les JO de Tokyo, auxquels elle ne participera pas, cette jeune maman pressée n’en reste pas moins à l’écoute des sportives de haut niveau, à qui elle souhaite absolument apporter son expertise et expérience de l’élite.

Vous rentrez d’un mois et demi loin de vos enfants, qui sont encore jeunes (4 ans et à peine 1 an). N’est-ce pas trop dur ?

C’est la première fois que je laissais les enfants. J’ai trouvé ça bénéfique de m’isoler en tant que sportive, mais ce n’est pas simple, et c’est de toute façon simple pour personne de ne pas voir ses enfants aussi longtemps. Après, ce ne sont pas des sacrifices inutiles. Je me suis entraînée sans me poser de questions en me disant que plus vite le temps passerait, plus vite je rentrerais les voir.

Avez-vous le sentiment d’être une maman comme une autre ?

Non, je ne pense pas être une maman comme une autre. J’ai quand même un rythme particulier. En fait, c’est la famille qui s’organise autour du sport de haut niveau, mais je reste néanmoins une maman comme une autre attentive aux besoins d’éducation, aux demandes de mes enfants etc.

Vous avez repoussé l’entretien d’une demi-heure en raison d’un footing. Là, on entend que vous marchez dans la rue, vous êtes hyperactive, non ?

Oui, j’ai besoin de faire beaucoup de choses. J’ai toujours été comme ça. Plus jeune, je faisais du sport, des études et j’avais en tête des projets professionnels, et puis maintenant, j’ai la vie de maman. C’est un rythme que j’ai toujours eu. J’ai beaucoup d’engagements et j’estime que c’est maintenant que je dois les tenir car c’est maintenant que ça a le plus d’impact. C’est maintenant que les gens me regardent et voient mes performances. Tant que je peux faire tout ça, je le fais.

Cela vient d’où, ce besoin d’être autant occupée ?

Mon éducation. Mes parents ont donné beaucoup de leur temps aussi. Aujourd’hui, je suis quelqu’un qui a réussi et qui a une belle vie donc pourquoi ne pas donner aux autres. J’ai une grosse force de caractère. Je ne veux pas vivre avec des regrets donc c’est pour ça que je fais tout ça en ce moment.

Vous êtes devenue une voix qui porte dans le sport féminin. Pourquoi cela vous tenait-il autant à cœur ?

Déjà je voulais faire quelque chose pour le sport. Après les JO de Rio, j’ai vu qu’il y avait beaucoup d’engouement autour de moi et je me suis dit que ça serait dommage de laisser passer ça. Je me suis concentrée aussi sur ce que je connais, c’est-à-dire le haut niveau pour une athlète. Les gens ne voient pas forcément les à-côtés et les moments où on galère. J’ai eu envie de parler de tout ça.

Faire de la politique un jour, ça vous tente ?

Ça ne me dérangerait pas, mais ce n’est pas à l’ordre du jour car je ne pourrais pas mener tout ça de front. Si je fais les choses, c’est pour être la meilleure. Etre dans une instance ou un ministère, ça demande un grand engagement. Je ne veux pas faire ça en simple figurante. Je veux maîtriser les sujets et savoir de quoi je parle. On verra ce que me réserve l’avenir. Je sais néanmoins que quand on veut faire bouger les choses, il faut être dans la politique.

Aux JO de Paris en 2024, vous serez athlète ou femme politique, alors ?

(Rires) Ça sera la sportive. Je me suis posé la question, mais je ne me la pose plus vraiment car on en approche là. Juste après mon deuxième enfant, j’avoue que je m’imaginais plus dans la peau d’une politique que d’une athlète. Aujourd’hui, je reviens en force après mes deux grossesses. L’objectif est beau en 2024, c’est un doublé olympique. J’aime les gros challenges. Si je fais les Jeux, c’est pour gagner, et pas pour y figurer seulement.

En 2017, vous avez créé l’association LPERF. Il y a d’un côté l’axe « Boxons les préjugés » réservé à la jeunesse, et de l’autre, une aide aux femmes athlètes de haut niveau que vous allez mettre en place. Pouvez-vous nous expliquer ce second axe ?

Je me suis rendu compte avec mes années d’expérience que certaines problématiques n’étaient pas traitées pour les femmes. Dans ce dispositif, il y a un pôle médico-juridique qui s’occupe des choses un peu taboues dont les femmes n’ont pas envie de parler (changement hormonal, avortement, harcèlement moral et sexuel etc.) car c’est un milieu fermé où c’est souvent la performance qui prime.

Il y a un deuxième pôle en lien avec la maternité pour accompagner les sportives de haut niveau dans leur démarche de tomber enceinte (grossesse, année sabbatique, etc.). Et un troisième pôle : la reconversion professionnelle. Pour aider l’athlète à atteindre des fonctions clés dans les fédérations. Je me rends compte que le sport de haut niveau est beaucoup encadré par des hommes alors que certains sujets sont difficiles à aborder avec des entraîneurs masculins.

Les violences sexuelles dans le sport de haut niveau sont-elles encore un sujet tabou, après la vague de révélations entraînée par le témoignage de Sarah Abitbol ?

On va se pencher sur ça. Les athlètes seront libres de nous en parler. D’après moi, c’est bien de pouvoir en parler à des gens qui sont en dehors des instances. Je connais un peu l’ambiance des fédérations et des équipes de France. On préfère souvent que les problèmes soient réglés en interne. Qu’on n’en parle pas et que ça ne fasse pas trop de bruit.

Le 3 décembre 2019, à Paris, interview de la championne olympique et du monde de boxe Estelle Mossely à la Kedge Business School avant une conférence.
Le 3 décembre 2019, à Paris, interview de la championne olympique et du monde de boxe Estelle Mossely à la Kedge Business School avant une conférence. - Olivier Juszczak / 20 Minutes

C’est toujours la loi du silence ?

Oui, c’est sûr que si on veut continuer à performer et être une championne, le truc le plus logique est de se taire et de faire comme si de rien n’était parce que derrière c’est soit nous, soit quelqu’un d’autre tout de suite à notre place. On va tester ce dispositif. Cela pourra aider de savoir qu’on n’est pas liés à une fédération, qu’on est indépendants des instances.

Avez-vous déjà eu des alertes à ce sujet ?

Je n’ai pas eu d’alertes, mais j’ai vu des choses quand j’étais dans le sport de haut niveau. Honnêtement, les femmes ne parlent pas parce qu’elles ne veulent pas perdre leur place. Elles ont souvent fait tellement de sacrifices pour en arriver là. Dénoncer ces choses devient quelque chose de secondaire pour elles.

C’est pour ça que les faits sont souvent dénoncés a posteriori ?

C’est pour ça que beaucoup de sportifs dénoncent plutôt après oui. Moi, je n’en ai jamais été victime, mais ça existe, il ne faut pas se mentir. Ne pas le proposer dans notre dispositif serait une erreur. Le secret professionnel sera respecté. L’athlète se confiera à un docteur qui est plus à même de pouvoir agir et de conseiller. Se sentir soutenu et écouté, c’est un premier pas pour pouvoir agir, et sans doute agir plus tôt.