Pour la boxeuse Estelle Mossely, « être performante est la manière la plus simple » de s’intégrer dans un monde d’hommes

« 20 MINUTES » AVEC... Estelle Mossely, enceinte, n'envisage ni d'arrêter ses entraînements de boxe, ni de stopper ses combats hors du ring

Propos recueillis par Laure Gamaury

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Le 3 décembre 2019, à Paris, interview de la championne olympique et du monde de boxe Estelle Mossely à la Kedge Business School avant une conférence.
Le 3 décembre 2019, à Paris, interview de la championne olympique et du monde de boxe Estelle Mossely à la Kedge Business School avant une conférence. — Olivier Juszczak / 20 Minutes
  • Tous les vendredis, 20 Minutes propose à une personnalité de commenter un phénomène de société, dans son nouveau rendez-vous hebdomadaire « 20 Minutes avec… ».
  • Hors du ring, la boxeuse Estelle Mossely est une femme engagée qui défend farouchement les droits des femmes dans le sport de haut niveau.
  • Via son association, elle organise des événements « Boxons les préjugés » dans le cadre du sport scolaire pour éduquer les jeunes à la déconstruction des clichés liés au genre.

La bouche pleine de rires, Estelle Mossely plaisante sur sa nouvelle grossesse : « Quand j’attendais Ali, c’était l’été. Là, il faut que j’aille faire les magasins, je n’ai rien à me mettre ». Elle est comme ça la boxeuse, championne olympique en 2016, nature, sympathique et malgré un planning particulièrement chargé, toujours prête à partager ses combats, sur et en dehors du ring. « J’ai choisi le créneau du sport pour m’engager dans la défense des droits des femmes et des filles parce que je suis persuadée qu’on retrouve les mêmes situations partout. En entreprise, les problématiques sont les mêmes et dans la vie en général aussi. »

A 27 ans, et alors qu’elle a annoncé être enceinte de son deuxième enfant fin octobre, Estelle Mossely vient de remporter le prix GQ de la sportive de l’année 2019. Une consécration pour elle ? « C’est une année où j’ai eu des résultats, c’est vrai, mais c’est également une distinction pour mon parcours, pour l’image que je renvoie, pour les actions que je mène ». Elle raconte à 20 Minutes ses engagements avec son programme de sport scolaire «  Boxons les préjugés » et ses envies pour faire avancer la condition des femmes, notamment dans le monde du sport. « Vous vous rendez compte ? Sur toutes les fédérations des sports olympiques en France, une seule est dirigée par une femme ».

Vous considérez-vous comme féministe ?

Oui, mais pas dans l’extrême. Je n’ai aucun problème à revendiquer certaines qualités que les femmes peuvent avoir, certaines différences aussi, et à les mettre en avant. Il y a des thématiques sur lesquelles on a plus de besoins, où on doit pousser pour plus de visibilité. Mais d’un autre côté, aujourd’hui je comprends que la médiatisation du sport fasse des différences entre les hommes et les femmes parce que le sport, ça reste la performance, vouloir le meilleur, et physiologiquement parlant, les hommes nous dépassent. Ils vont plus vite, ils sont plus puissants. Donc ce n’est pas dans l’extrême du « on est tous égaux ». Je suis convaincue qu’on est très différents, mais que chaque sexe peut et doit apporter sa pierre à l’édifice.

Vous avez dit « La boxe est un sport masculin où la performance féminine n’est pas autant considérée ». Quelle est la recette aujourd’hui pour s’intégrer dans un monde d’hommes ?

Être performante, c’est la manière la plus simple. Le sport, c’est comme la vie. Même si, pour une femme, je pense qu’il y a des aléas plus compliqués à gérer que pour les hommes. C’est une fois la performance atteinte qu’on se rend compte que c’est possible.

J’ai passé dix ans en équipe de France et j’étais une grande gueule. Je ne pouvais pas faire semblant. Mais je savais que j’étais tranquille parce que personne ne me disait rien tant que je « performais ». C’est la même chose pour le public : il s’intéresse et adhère quand les résultats sont là. Je trouve que ce sont à ces personnes qui réussissent qu’il revient de batailler pour faire bouger les lignes. Ça explique en grande partie mon engagement. Celui-ci a besoin de la prouesse de départ, celle qui marque les esprits. Mais il doit s’inscrire dans la durée pour être efficace.

Le 3 décembre 2019, à Paris, interview de la championne olympique et du monde de boxe Estelle Mossely à la Kedge Business School avant une conférence.
Le 3 décembre 2019, à Paris, interview de la championne olympique et du monde de boxe Estelle Mossely à la Kedge Business School avant une conférence. - Olivier Juszczak / 20 Minutes

Le rôle de la femme dans le sport en général est-il un reflet de la société ?

Absolument. Le sport est à l’image de ce qu’il se passe dans le monde. J’ai choisi le créneau sportif car c’est ma passion et c’est ce que je connais le plus, mieux encore que mon travail d’ingénieure informaticienne. Cependant, je suis persuadée qu’on retrouve ces situations partout. Quand je parle de peu de représentations dans les instances fédérales aux postes clés, sur les postes de dirigeantes, on retrouve les mêmes problèmes en entreprise.

C’est une des raisons pour laquelle j’ai créé mon association à la suite des Jeux olympiques en 2017, et ce afin d’aider les sportives de haut niveau dans leur pratique et dans tous les à côté. J’ai été confrontée à plusieurs problématiques, que ce soient des problèmes médicaux, des pauses de carrière ou des projets de reconversion via des sportives que je côtoyais et qui ne trouvaient pas les réponses qu’elles cherchaient auprès des fédérations. Pour faire bouger les choses demain, il faut peut-être qu’on ait des interlocutrices et des décideuses pour qu’elles intègrent totalement la condition des sportives.

Le 3 décembre 2019, à Paris, la championne olympique et du monde de boxe Estelle Mossely à la Kedge Business School pour une conférence avec Antoinette Nana Djimou et Grace Geyoro sur la place des femmes dans le sport de haut niveau.
Le 3 décembre 2019, à Paris, la championne olympique et du monde de boxe Estelle Mossely à la Kedge Business School pour une conférence avec Antoinette Nana Djimou et Grace Geyoro sur la place des femmes dans le sport de haut niveau. - Olivier Juszczak / 20 Minutes

Avec votre association, vous menez une action transversale qui s’appelle « Boxons les préjugés ». Quel en est le but ?

Dans le cadre du sport scolaire, en compagnie d’autres athlètes de haut niveau, nous organisons des évènements en deux parties : d’abord, la pratique d’un sport, et ensuite une discussion avec ces jeunes pour déconstruire les clichés. L’idée n’est pas de mettre les pieds dans le plat en annonçant : « vous trouvez que le foot, c’est un sport de garçons ? ». Non, nous parlons de sport en général. Comment eux pratiquent le sport, comment ils l’ont découvert, qu’est-ce qui les y intéresse ? Et naturellement, les questions viennent.

Face à un petit garçon qui faisait de la gym et subissait des moqueries, les langues se sont rapidement déliées pour conclure que tous les sports peuvent être pratiqués par tout le monde. Ma venue en tant que boxeuse, ou celle d’une judokate ou d’un gymnaste, des sports souvent connotés, permettent de nouer un dialogue de façon subtile et naturelle. Et la pratique est aussi nécessaire pour qu’ils soient réceptifs aux messages. Ne faire que parler les ennuierait. L’éducation est un axe prioritaire pour combattre les stéréotypes de genre.

Devenir mère, ça bouleverse quoi dans une vie, dans une carrière ? Comment abordez-vous cette nouvelle grossesse ?

L’entraînement, l’organisation, tout a changé. Le milieu de la boxe professionnelle est cependant plus adapté à ma situation actuelle puisque je ne dépends plus d’une équipe qui m’envoie aux quatre coins du monde. Je suis indépendante et je crée mon équipe autour de moi. Je suis cheffe de mon entreprise sportive : je vais chercher mon coach, mon préparateur physique, voire mes diffuseurs. C’est moi qui décide où je vais boxer et je peux donc organiser mon quotidien autour de mon enfant : j’ai arrêté de m’entraîner tôt le matin ou tard le soir, par exemple. En revanche, je ne boxe pas pour mon fils. Je suis toujours dans le même état d’esprit qu’avant sa naissance quand j’arrive sur le ring, durant la préparation et pendant les combats. »

Là, pour cette grossesse, je ne suis pas vraiment en pause, je continue de m’entraîner, de manière aménagée évidemment. Mais je sais très bien que je vais reprendre, contrairement à ma première grossesse. Ça me permet de vivre tous les aspects d’une pause pour maternité, d’être une athlète qui se projette dans l’après, dans la reprise de son sport. Soit l’un des axes de développement de mon association.

Je reporte donc les échéances, je n’annule rien. J’aménage ma pratique. Je ne peux évidemment pas monter sur un ring actuellement. Mais jusqu’à ce que physiquement je ne puisse plus, je continue à m’entraîner.

Connaissez-vous la date de votre fin de carrière ?

Je n’ai pas de date. J’évite d’en donner parce que je change tout le temps d’avis. Je voulais juste aller à Tokyo en 2020. Puis finalement, ça a changé.

Bref, j’ai arrêté de me poser des questions. J’envisage des options. Paris-2024 peut en être une. Je suis enceinte de mon deuxième enfant et pourtant, je songe à la réunification de toutes les ceintures de championne du monde. Je ne me dis pas que c’est impossible, qu’une option est inenvisageable. Je reste une compétitrice.

Les Jeux de 2024 sont en France donc quoi qu’il arrive, je serai investie dans cet événement-là. Est-ce que ce sera en tant qu’athlète ? En tant que présidente de fédération, sait-on jamais ? Je n’exclus rien. Une chose est sûre, je vais continuer à faire les choses à fond et à être une actrice importante dans le sport, à faire avancer les mentalités. Donc je ne sais pas encore sous quelle forme mais je serai à Paris-2024.

​« 20 secondes de contexte »

Cette interview a été réalisée à l’occasion de la conférence « Femmes et sport de haut niveau » organisée à la Kedge Business School, par l’agence Beecommunications, spécialisée dans l’organisation d’évènements à utilité sociétale.