Président mafieux et réforme de l’arbitrage en trompe-l’œil, la boxe va-t-elle perdre sa place aux JO?

OLYMPISME Le bureau exécutif du CIO doit décider de l’avenir olympique de la boxe amateur alors que la gestion de la Fédération internationale inquiète…

Julien Laloye

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Tony Yoka lors de son quart de finale à Rio le 16 août 2016.
Tony Yoka lors de son quart de finale à Rio le 16 août 2016. — Yuri CORTEZ / AFP
  • Le CIO doit décider si la boxe reste une discipline olympique à Tokyo
  • La fédération internationale a élu à sa tête un personnage très controversé, Gafur Rakhimov.
  • Le manque de transparence au niveau de l'arbitrage est aussi un problème, malgré une réforme en cours

Le courage légendaire du CIO une nouvelle fois mis à rude épreuve en marge de l’Assemblée générale des Comités nationaux olympiques à Tokyo. Sur la table, le cas de l’AIBA, la fédération internationale de boxe au casier judiciaire long comme un bras de Rudy Gobert, qui a trouvé le moyen de porter à sa tête un Ouzbèke soupçonné d’avoir trafiqué toutes les drogues de la terre, après de brillants débuts comme petite frappe dans la mafia en URSS. Dans l’air, la menace d’une exclusion de la discipline dès les JO de Tokyo en 2020. Le fameux coup du conseil de discipline pour le mauvais élève ingérable du bahut, si on en arrive jusque-là.

Le très discutable Rakhimov

Personne n’y croit vraiment depuis que le patron du CIO Thomas Bach, plus neutre qu’un garde suisse en pause-café, a calmé les ardeurs des indignés: « Nous ne voulons pas que les athlètes soient punis pour le mauvais comportement de certains responsables. Nous ferons tous les efforts nécessaires pour s’assurer qu’ils pourront poursuivre leur voyage olympique ». L'organisation du tournoi olympique a tout de même été «gelée» provisoirement.

Une décision qui n'arrange pas nos affaires, soit dit en passant. La boxe a ramené six médailles à la délégation tricolore à Rio en 2016, et Patrick Wincke, le DTN tricolore, ne cache pas quelques sueurs froides ces derniers mois : « On a été inquiets de tout perdre quand on a vu le gagnant, évidemment, même si on l’est un peu moins aujourd’hui. Après, à partir du moment où il y a des élections, c’est difficile d’aller contre, même si c’est une démocratie de façade ».

La démocratie de façade, pour les béotiens. Un président suspendu pour mauvaise gestion l’an passé (Wu), un opposant nommé au pouvoir pour nettoyer les écuries d’Augias (Falcinelli), avant une démission surprise au bénéfice de Gafur Rakhimov en début d’année, choisi pour son ancienneté : c’est le plus vieux président de l’instance, en poste depuis 1998. Commentaire laconique d’un ancien de la maison, longtemps proche du bureau exécutif : « Officiellement, Falcinelli a été nommé président par intérim et Rakhimov a gagné les élections. Officieusement, le premier lui a laissé la place. Dans cet univers, tout est connu à l’avance ».

« Ne me citez pas, je n’ai pas envie de finir au fond d’un fleuve »

Gafur Rakhimov, donc. Un prénom d’attaquant islandais, un nom à taper le carton avec Kadyrov, et un palmarès à faire pâlir de jalousie le colonel Amanullah dans Kaboul Kitchen. Ce charmant bonhomme est accusé par le Département du Trésor américain d’être l’un des « criminels majeurs » de l’Ouzbékistan en raison de son implication dans le trafic d’héroïne, sa dernière lubie après la mafia du coton et l’opium afghan. L’un des premiers à avoir soulevé le lièvre ? Karl Zéro, dans son émission le Vrai journal à la fin des années 90. L’ancienne figure de Canal ne se souvient pas du marlou, qui l’avait poursuivi en justice : « Gafur comment ? Il y en a tellement, vous savez, parfois je les découvrais devant le tribunal ».

Andrew Jennings, le journaliste britannique qui a fait tomber la Fifa, pousse les investigations plus loin : son enquête oblige l’Australie à empêcher sa venue aux JO de Sydney en 2000. « Tout ce qui se dit sur lui n’est pas faux, c’est même plutôt juste, nous confirme un ex de l’AIBA qui l’a beaucoup fréquenté. Dès qu’il se déplace, c’est avec gardes du corps et voitures blindées. S’il est sur une liste noire, ce n’est pas pour rien ». Puis cette précision pour finir : « Attention, vous ne me citez pas, j’ai pas envie de finir au fond d’un fleuve ou je ne sais où ».

L’élection temporaire de Rakhimov en janvier avait fait bisquer le CIO, mais les menaces de retirer à l’AIBA la carotte olympique n’ont pas empêché les membres des fédérations de l’élire définitivement début novembre. « Il est dans la boxe depuis son plus jeune âge, donc il est légitime pour tous ses acolytes », tranche notre source à Lausanne. Rien de bien méchant pour le CIO, malgré les circonstances confuses du vote : comme raconté par le Monde, le scrutin électronique a cessé de fonctionner juste avant le vote, qui s’est fait à l’ancienne dans une boîte en carton Leroy Merlin en guise d’urne, alors que six délégués s’étaient fait la malle entre-temps.

L’arbitrage, éternel casse-tête

« De toute façon, le CIO n’en a jamais fait une question de personne, estime Patrick Wincke, le DTN de la boxe tricolore. Ses demandes pour garantir la place de la boxe aux JO concernent une meilleure gouvernance financière, ainsi que des garanties sur la lutte antidopage et la réforme de l’arbitrage ». L’arbitrage, parlons-en. Le public n’a pas oublié le double scandale de Pékin et de Londres concernant le regretté Alexis Vastine. Il était moins virulent à Rio, où les Bleus ont tout raflé dans le sillage du couple star Tony Yoka-Estelle Mossely. Pourtant, c’était encore une sacrée poilade, au point que les 36 arbitres des Jeux ont fini par être suspendus après les épreuves.

Parole d’un ancien arbitre international dégoûté du milieu : « Dans ce job, on vous apprend que c’est un rouge contre un bleu et que vous arbitrez en votre âme et conscience. Puis vous arrivez aux JO et vous comprenez quand vous voyez qu’on barre des noms et qu’on en rajoute d’autres pour certains combats. Alexis s’est fait voler 8 ans de sa vie entre Pékin et Londres. Et à Rio, j’ai regardé plusieurs Français en demi-finale qui pour moi avaient perdu nettement. Bon, ils sont passés ».

On lui soumet les mesures imaginées par l’AIBA pour rendre les décisions moins soupçonnables.

  • Retour du panel des cinq juges avec des notes qui comptent pour tous comme à Londres (fin de la règle des 3+2, soit deux juges dont les notes ne comptent pas sans qu’ils le sachent).
  • Retrait du président de la fédération et du directeur exécutif dans le processus de nomination des arbitres
  • Développement d’un système informatisé pour la désignation des arbitres et des juges
  • Nomination d’un observateur extérieur sur chaque combat
  • Augmentation du nombre de formations offertes aux arbitres

 

Notre interlocuteur a du mal à garder son sérieux : « une vaste fumisterie ? C’est vous qui le dites, pas moi. Un observateur, ça existait déjà à Londres, et on a vu ce qu’il s’est passé. Ils peuvent bien dire ce qu’ils veulent ». Sous-entendu : les scandales ne sont pas près de cesser, et le CIO va sans doute prendre la décision de continuer à regarder ailleurs, tout en utilisant le levier financier. « La boxe sera présente à Tokyo, mais l’organisation ne sera pas laissée à l’AIBA, souffle un connaisseur de l’institution. Donc la fédération internationale ne recevra pas les fonds du CIO ».

Une situation financière inquiétante

Ce qui conduit à la condamner à plus ou moins court terme, sachant que Rakhimov prétend avoir pris la présidence avec un trou de 40 millions d’euros à éponger.Selon Insidethegames, un site toujours très bien informé sur les turpitudes des fédérations olympiques, la banque suisse qui abritait les comptes de l’AIBA a stoppé les frais après l’élection de Rhakimov, sans qu’on sache comment ce dernier parvient à nourrir la bête depuis cette date. « Il n’a jamais rien fait pour la boxe. C’était un président d’honneur qui ne s’occupait de rien, persifle un ancien collègue. Mais pour trouver de l’argent, ça, pas de problèmes, même si on ne sait pas d’où il vient »

« Notre situation financière est sous contrôle, répond le dirigeant ouzbèke. Quant à l’arbitrage des matchs, les mauvais jours du passé sont désormais derrière nous, nous travaillons maintenant avec un système efficace et transparent ». C’est ce qu’on voit en effet.