Vendée Globe : Leader au cap Horn avec 10 heures de bonus, Yannick Bestaven a-t-il déjà gagné ?

VOILE Le skipper sur Maître Coq IV en est bientôt à vingt jours en tête de course

William Pereira

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Yannick Bestaven a de plus en plus de raisons d'y croire
Yannick Bestaven a de plus en plus de raisons d'y croire — Sebastien SALOM-GOMIS / AFP
  • Yannick Bestaven est en tête de Vendée Globe depuis près de vingt jours.
  • Son avance sur Charlie Dalin est relative, mais il dispose d’un bonus de dix heures sur la ligne d’arrivée.
  • Suffisant pour ériger le skippeur sur Maître Coq en futur vainqueur ?

2021 commence comme 2020 s’était terminée pour la flotte du Vendée Globe, menée par Yannick Bestaven pour le 19e jour de suite. Le skippeur sur Maître Coq IV est toujours suivi par l’homme qui avait survolé l’océan indien avant de connaître des soucis sur son foil bâbord, Charlie Dalin. Derrière eux, un autre duo composé de Damien Seguin et Thomas Ruyant se trouve à bonne distance, environ 400 milles, et pourrait même être rejoint par le gros peloton de poursuivants du côté du cap Horn. Autrement dit, le break est fait pour les deux leaders à l’aube de la remontée de l’Atlantique. Et Bestaven, en plus de compter une centaine de milles d’avance sur son dauphin, a un joker dans sa manche – une bonification de dix heures et 15 minutes sur la ligne d’arrivée relative au sauvetage de Kevin Escoffier. Il convient dès lors de se poser la question : le leader a-t-il course gagnée ?

Les bonifications valent de l’or

Évacuons tout de suite ce qui relève du hasard. Oui, Maître Coq peut croiser un ofni à tout moment sur sa route ou être victime d’avarie, d’autant plus que la flotte va rebasculer dans des zones où le trafic maritime est plus dense. A ce stade de la course, tous les bateaux sont fatigués, c’est une réalité. Mais à quoi bon spéculer sur la dimension Mario Kart de cette course quand d’autres paramètres plus rationnels sont à notre portée. A commencer par cette histoire de bonif, qui donne une grosse longueur d’avance à Bestaven sur son dauphin dans l’optique d’une arrivée au sprint. Le météorologue Jean-Yves Bernot n’oublie ainsi pas que son protégé François Gabart a gagné le Vendée Globe avec seulement trois heures d’avance sur Armel Le Cléac’h en 2013. « Dix heures, c’est beaucoup. Il y a eu des Vendée où ça se jouait à moins que ça. Ça va compter à l’arrivée, c’est sûr. » De là à imaginer Charlie Dalin prendre des risques inconsidérés sur les 6.000 milles de courses à venir, il y a un fossé que Bernot n’ose pas franchir.

« Il faut pas tenter et faire n’importe quoi. Là, il y a encore de la route. Ce qu’ils vont essayer de faire, c’est de régater le mieux possible sur la remontée de l’Atlantique Sud. Si tu te prends une dépression à l’envers, ça peut faire très mal. Il faut naviguer de manière très précise dans des conditions météo certes moins dures que dans le sud mais plus compliquées en termes de stratégie. »

On le voit déjà. Le sud est à peine terminé que Dalin et Bestaven ont pris deux chemins différents alors qu’un anticyclone menace de leur barrer la route. Le premier longe la pointe de l’Amérique du Sud quand le second file à l’Est. Le météorologue, toujours : « Il semblerait qu’au début, ils vont partir dans l’Est pour garder un peu de vent et puis il y aura une zone de transition un peu merdique, où on ne sait pas trop quoi dire : des modèles voient une dépression creuse, d’autres une toute petite dépression… c’est le bazar. »

La situation météo au 3 janvier à 9h
La situation météo au 3 janvier à 9h - Vendée Globe

Rio de la Plata, Atlantique Nord et autres points clés

Petite pause géographie. Après avoir franchi le cap Horn, les deux hommes de tête s’apprêtent à dépasser les Iles Falkand (les Malouines) et à longer la côte argentine, où ils rencontreront leur premier adversaire redoutable à hauteur du rio de la Plata, entre Argentine et Uruguay, une zone où les dépressions sont aussi nombreuses qu’imprévisibles. Deuxième point hasardeux, quelques milles au nord, une zone de transition au large du Cabo Frio, le coin de Brésil à l’est de Rio de Janeiro. Bernot poursuit.

« Après ça, tu rencontres l’anticyclone de l’Atlantique Sud. C’est plus stable jusqu’à l’Equateur, il y a des alizés de sud-est, tout va bien. Une fois l’Equateur passé, le pot-au-noir est là, mais il a pas l’air très méchant. Ensuite, on retrouve l’alizé de nord-est qui est aussi stable et ça, ça va les emmener à la louche jusqu’à la latitude des Canaries. Puis, on rerentre dans nos zones à nous où c’est l’hiver, donc tu peux retrouver des coups de vent sérieux, on en a déjà eu ces temps-ci. Les pires raclées qu’ils prennent c’est souvent au nord de l’atlantique nord. »

N’oublions pas que c’est là-bas que Jérémie Beyou a vu ses chances de victoire s’envoler après seulement quelques jours de courses. Tous ces endroits constituent des points clés où l’avance peut se faire et se défaire. Si Bestaven ne fait pas de grosse erreur et que Dalin ne sort pas de coup de génie de son chapeau, le premier aura course gagnée.

Derrière, la meute de bateaux y croit toujours

Chaque erreur d’appréciation à ce stade de la course sera à double tranchant pour le duo de tête. Car en plus de perdre du temps sur les poursuivants, ils donneront à ces derniers des indications sur les chemins à prendre ou ne pas prendre. Pas un hasard si, dit notre météorologue, « c’est souvent dans ces zones-là que ça se regroupe. Michel Desjoyeaux s’était fait à moitié remonter par Ellen MacArthur dans la remontée [en 2000-2001] ».

Plus récemment, Alex Thomson avait effectué un come-back spectaculaire en revenant à 30 milles d’Armel Le Cléac’h en 2016-17 après en avoir compté 450 de retard au cap Horn. « Dans le Sud, le problème était inverse, tout arrive par l’arrière. Là, c’est les premiers qui vont buter dans les zones piégeuses et marquer les zones pénibles pour les autres. Ils font office d’éclaireur. C’est vraiment la zone ou le premier butte et les autres reviennent derrière et le jeu se rouvre derrière. »

Sans oublier le traditionnel coup de mou psychologique post-cap Horn qui veut qu’on se croie déjà à la maison alors qu’il reste 6.000 milles à parcourir. « Une Route du Rhum, c’est 3.000 milles. Et en général il s’en passe des choses sur une Route du Rhum », se marre Jean-Yves Bernot. Alors sur deux fois la distance, on n’en parle pas. Yannick Bestaven peut encore attendre avant de lever les bras au ciel.