France – Irlande : Un soulagement qui en dit long… Bernard Le Roux est-il devenu indispensable ?

PORTRAIT Bernard Le Roux ne manquera pas le match décisif contre l’Irlande et c’est toute une équipe qui respire

William Pereira

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Bernard Le Roux, jamais sans la banane
Bernard Le Roux, jamais sans la banane — Robbie Stephenson/JMP/REX/SIPA
  • Le 2 ligne d'origine sud-africaine Bernard Le Roux sera présent pour le match décisif de l'équie de France contre l'Irlande, mais a failli être suspendu après un vilain geste contre le Pays de Galles.
  • « On est très contents de pouvoir compter sur lui ce week-end », soufflait Cyrille Baille quelques heures à peine après l’annonce de la bonne nouvelle, signe de l’importance du grand gaillard.
  • « Bernard, c’est un sacré guerrier, un très gros pousseur en mêlée. Il apporte beaucoup de générosité et d’envie, il est impressionnant par sa capacité à multiplier les tâches… », poursuit Baille. Un profil hybride entre le troisième ligne, son poste de formation et la cage où Le Roux se trouve désormais.

Mémoires d’un autre temps, d’un temps où les Bleus du rugby gagnaient moins mais où les journalistes qui suivaient le XV de France pouvaient s’agglutiner à dix autour d’un joueur sans risquer de faire criser son appli TousAntiCovid (ceci n’est pas un placement de produit). Fin 2019, donc. Les Bleus préparent leur deuxième match du Mondial contre les Etats-Unis après avoir tapé d’un rien les Argentins.

Au centre, Bernard Le Roux, sourire ultra brite, toujours de bonne humeur. Le Racingman se sait chanceux : une longue suspension consécutive à un plaquage dangereux contre le Stade Français aurait dû, en toute logique, le priver de voyage au Japon. Lui-même ne se voyait pas dans la liste élargie de Jacques Brunel. Il raconte : « Quand la première liste des 37 a été dévoilée, j’étais en vacances en famille à Marbella en Espagne. J’ai reçu un texto de félicitations d’un pote. Je portais ma petite fille, et j’ai failli la laisser tomber de mes bras ! »

Le spectre de la suspension avant l’Irlande

Un an plus tard, Le Roux n’a pas eu le temps d’aller se planquer en Andalousie faute de temps et de contexte favorable mais il a encore une fois failli louper une grosse échéance internationale – en l’occurrence le dernier match décisif du Tournoi contre l’Irlande - pour un geste litigieux. Son talon d’Achille comme il n’a d’ailleurs jamais eu de mal à le concéder (ça, et les courses avec ballon). « Son point faible c’est peut-être ça, nous confirme son premier coach au Racing​, Pierre Berbizier. Son excès de générosité où il peut s’emporter. » Contre le pays de Galles, son coude est venu se loger sur la mâchoire d’Alun-Wyn Jones à la suite d’un déblayage musclé.

Évidemment, tout le Royaume du Brexit a sauté sur l’occasion pour tirer à boulets rouges sur le deuxième ligne français et poster des zoom x8.000, des vidéos de l’action sur Twitter et des messages « bla, bla, same elbow shit than Vahaamahina ». Bon, on avoue qu’en regardant l’action on s’est dit un truc comme « pas ça Zinédine, pas maintenant… » Mais finalement ça passe. Nanard, qui nous avait laissés sur un énigmatique « J’espère vous revoir contre l’Irlande » le week-end dernier, n’a pas été puni par les trois commissaires indépendants qui l’avaient convoqué en début de semaine. Ouf.

« On est très contents de pouvoir compter sur lui ce week-end », soufflait aussi Cyrille Baille quelques heures à peine après l’annonce de la bonne nouvelle par Raphael Ibañez sur Twitter. Il faut voir dans cette vague de soulagement l’importance du grand gaillard au sein de ce XV de France. Baille, toujours : « Bernard, c’est un sacré guerrier, un très gros pousseur en mêlée. Il apporte beaucoup de générosité et d’envie, il est impressionnant par sa capacité à multiplier les tâches… » Un profil hybride entre le troisième ligne, son poste de formation et la cage où il se trouve désormais. Surtout, sa mobilité et sa force en font un parfait complément à son double compatriote Paul Willemse, là où Taofifenua, probable remplaçant de Le Roux s’il avait été suspendu, aurait fait doublon avec le Montpelliérain.

Indispensable, donc, le Nanard ? « Personne ne l’est », calme Berbizier. Il n’en est en tout cas pas bien loin. Ce statut, il l’a plus ou moins obtenu lors de la tournée d’été en 2018 en étant l’un des rares Bleus convaincants contre les All Blacks, Sonny Bill Williams s’en souvient encore. Brunel en a fait un de ses gars sûrs, Galthié l’a aussi validé en le titularisant systématiquement. Berbizier, à la relance. « La température d’une équipe c’est la seconde ligne qui la donne. Et aujourd’hui, il fait partie avec Willemse de l’équilibre cette équipe. La force de cette équipe, elle est là, en seconde ligne. Et puis Bernard a aussi cette polyvalence. Il a ce côté quatrième troisième ligne d’un côté et capable d’assumer les tâches ingrates au poste de seconde ligne de l’autre. »

Plaquage de moutons à la ferme et enthousiasme contagieux

La sale besogne, ça lui parle. Anecdote sortie des archives sud-africaines du loustic. Enfant, il s’entraînait à plaquer des moutons dans la ferme familiale. Et il a remis ça pendant le premier confinement. « Ils étaient plutôt rapides », se marrait-il à la reprise avec le Racing. Un mur doublé d’un stakhanoviste, on n’ose imaginer ce que la propagande soviétique en aurait fait s’il était né à l’Est 30 ans plus tôt. Mais c’est ce côté bosseur acharné qui a tout de suite plu à Berbizier, à l’origine de son arrivée dans le 92 en 2009 dans le cadre d’échanges avec l’Afrique du Sud.

« J’avais envoyé des joueurs de première ligne, raconte-t-il. Ils ont passé un mois là-bas et en échange les Sud-africains nous avaient envoyé cinq joueurs en retour dont Bernard Le Roux. Par sa capacité et sa qualité de travail, j’ai vu de suite qu’il avait ça et il était très clair dans sa tête.

Il m’a dit de suite "en Afrique du Sud en tant que 3e ligne je suis barré donc moi ici je veux faire ma carrière ici", il savait déjà ce qu’il voulait. Il se donnait ensuite les moyens d’y arriver. Il faisait du rab moi je l’ai vu des jours de récupération venir à la salle de musculation des jours off comme on disait.

Je me rappelle que notre préparateur physique de l’époque Pascal Valentini l’avait beaucoup aidé au départ. Il l’interrogeait, il était curieux. Ce qui était intéressant c’est qu’il ne subissait pas sa préparation, il voulait comprendre. Et puis c’est un joueur toujours souriant dont l’enthousiasme et la rigueur entraînent les autres vers le haut. De même qu’il entraîne l’équipe de France aujourd’hui. »

L’exemple de Paul Willemsee

Paul Willemse en sait quelque chose. Souvent jugé trop lourd pour le niveau international et les déplacements exigés par le rugby moderne, il a beaucoup appris en quelques mois aux côtés du Racingman, dont il s’est très vite rapproché après leur première cohabitation pendant la préparation pour le Mondial 2019. « Il n’y a pas beaucoup de joueurs dans le monde capable de faire deux, trois plaquages consécutifs, c’est impressionnant, concédait-il lors d’un point presse avant la victoire au pays de Galles lors du tournoi des 6 Nations. J’ai vu que c’était possible, car si lui peut le faire, moi aussi. Il est un exemple pour moi car il travaille beaucoup, même si c’est plus dur pour moi. »

Résultat, Willemse a perdu 15 kg sur la balance et, alors qu’on le voyait mal s’adapter au rugby de Galthié, il forme désormais le tandem idéal avec son pote. Le Roux qui, ce même jour, disait d’ailleurs se revoir dans son compagnon de deuxième ligne. « Il est très dur avec lui-même. J’étais comme ça il y a quelques années. Il devrait profiter car ça passe vite, il ne faut pas être trop dur. » Avec ses adversaires non plus, Bernard. Avec ses adversaires non plus…