Tour de France : Thibaut Pinot, enfin « leader à 100 % » et prêt à assumer toutes les attentes

CYCLISME A 30 ans, le Franc-Comtois n'a jamais semblé endosser aussi sereinement son rôle de patron d'équipe et de favori d'un grand Tour

Nicolas Camus

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Thibaut Pinot au départ du Critérium du Dauphiné, le 13 août 2020.
Thibaut Pinot au départ du Critérium du Dauphiné, le 13 août 2020. — ROMAIN DOUCELIN / SIPA/SIPA
  • Le Tour de France démarre samedi, à Nice. 
  • Un an après son abandon crève-coeur à deux jours de l'arrivée, Thibaut Pinot revient avec l'ambition de se bagarrer pour la victoire finale.
  • A 30 ans, le coureur de la Groupama-FDJ  semble avoir atteint une forme de plénitude dans son rôle de grand leader. 

Un an qu’il attend ça. Et nous avec. Après avoir craint de devoir faire une croix sur son objectif de la saison – satané Covid-19 –, Thibaut Pinot repart enfin à l’assaut du Tour de France, dont le grand départ sera donné samedi à Nice. Tout le monde se souvient de ce funeste 26 juillet 2019 quand, à deux jours des Champs-Elysées et alors qu’il avait « la gagne dans les jambes », comme il le dit, le coureur de la Groupama-FDJ a dû abandonner au tout début de la 19e étape. Ses larmes ont coulé, on a peiné à retenir les nôtres, mais à l’écouter à l’approche de cette nouvelle édition, le drame de la montée d’Aussois nous a finalement bien plus traumatisés que lui.

« Je l’ai digéré assez facilement, a-t-il assuré cette semaine devant les journalistes. Je me suis dit que ça ne servait à rien de pleurer là-dessus, que c’était fini, trop tard. Je n’avais qu’une envie : repartir sur une nouvelle saison. » Ce qu’il a fait, gérant comme il a pu la pause imposée par le confinement. Deuxième du Dauphiné il y a dix jours, le Franc-Comtois fait partie des favoris de ce Tour au tracé taillé pour ses mollets, en compagnie d’ Egan Bernal, Primoz Roglic et Tom Dumoulin. Ça tombe bien, il n’a plus peur. Et ça rejaillit sur sa manière d’être un grand leader.

« J’avais peur de la pression que je me mettais moi-même. C’est celle-là la pire, et non celle des médias et de l’équipe, a-t-il expliqué. Des échecs sur le Tour, d’ici à la fin de ma carrière, j’en connaîtrai encore et je suis prêt à faire face. » De l’année dernière, Pinot préfère se rappeler des moments qui l’aideront à aller plus loin, cette fois.

« Ma plus grande force a été de terminer l’étape du Galibier avec les meilleurs, en rattrapant même Geraint Thomas au sommet, alors que j’étais sur une jambe, a relevé le vainqueur du Tourmalet. Les mecs qui ont lâché Bernal à la pédale sur un col qui n’était pas spécialement dur [comme il l’a fait lors de  la 15e étape vers Foix-Prat d’Albis], il n’y en a pas eu beaucoup dans sa carrière. C’est quelque chose qui m’a marqué et c’est cette image que je retiens. »

« Des athlètes naissent avec cet instinct de leader, ce n’est pas le cas de Thibaut »

Reconnaître ainsi ses faiblesses, les exprimer à voix haute, naturellement, sans chercher à en rajouter des caisses et se concentrer sur ce qui a fonctionné, voilà une démarche qui transpire la maturité. Tout bon expert de la chose mentale chez le sportif de haut niveau vous le dira. Prenez, au hasard, Denis Troch, qui a travaillé avec l’équipe de Marc Madiot pendant sept ans, entre 2011 et 2018 :

« On ne peut pas trahir sa pensée, sinon ça s’entend. Chaque mot, chaque phrase, vibre de ce que l’on a au fond de nous. S’il le dit et que ça sonne faux, tout le monde le sentira, et lui le premier. S’il le dit aujourd’hui, qu’il le met en avant, c’est qu’il le sent parfaitement, analyse l’ancien entraîneur de Ligue 1 reconverti dans le coaching mental. Thibaut a toujours été sincère dans ses prises de parole. Le plus important, c’est la résonance du discours, vis-à-vis de lui-même, de son équipe et de l’extérieur. C’est comme ça qu’on emmène tout le monde avec soi. »

Thibaut Pinot semble avoir atteint une forme de plénitude. A 30 ans, il se sent désormais « leader à 100 % ». Jusqu’à l’année dernière encore, ce n’était pas le cas. Il a mis longtemps à appréhender ce rôle de patron. « Des athlètes naissent avec cet instinct de leader, ce n’est pas le cas de Thibaut. Il s’est construit à travers ses expériences, les bonnes et les moins bonnes, note Julien, son frère et coach au sein de la FDJ. Son évolution, depuis 2010, est visible. Elle est physique, mentale, tactique, mais aussi au niveau de ce qu’il dégage, ses relations avec ses équipiers, avec le staff. On le voit évoluer, grandir, s’affirmer de plus en plus, ce qui à la base ne fait pas partie de son caractère. »

Thibaut Pinot s’est tricoté son costume tout seul. Il n’a pas eu l’opportunité, contrairement à d’autres, d’être guidé par un mentor dans ses jeunes années de pro. « Pour apprendre d’un leader, il faut vivre avec, explique son frère. Tu ne peux pas prendre exemple sur quelqu’un d’une autre équipe, parce que le comportement, l’attitude, la gestion des situations, tout ça se passe en off. Tu ne peux pas observer de l’extérieur. »

Et la FDJ n’a jamais eu de Contador, d’Evans ou de Froome pour montrer la voie. Alors Pinot a appris sur le tas. La manière de parler à ses coéquipiers, d’exiger des choses d’un regard, d’être mis à l’abri dans le peloton… Autant de détails qui n’en sont plus quand on est celui qui doit viser la victoire sur un grand Tour cycliste. Il les a assimilés, pour ajuster l’ourlet et le nœud de cravate. Mais quel type de leader est-il, au juste, aujourd’hui ?

« Il a besoin que ça vienne de lui »

« Un leader de potentiel, répond Troch. Tout le monde reconnaît ses capacités, et ça permet à chacun autour de lui de l’accompagner jusqu’au point le plus haut. » « Un leader qui fonctionne à la confiance, selon son frère Julien. Il a besoin de sentir que les personnes autour de lui ont confiance en lui, et que lui-même leur apporte ce sentiment qu’ils sont tous en phase. » Pinot est un homme d’instinct.

Son frère reprend : « Certains coureurs aiment qu’on leur dise quoi faire, que ce soit balisé. Lui il veut sentir les choses, il a besoin que ça vienne de lui. S’il sent qu’on lui impose des choses qu’il n’a pas décidées ou qui ne lui correspondent pas, ça ne passe pas. Il sait ce qu’il veut, il l’exprime, et aujourd’hui le groupe qui l’entoure connaît son fonctionnement. Il est capable de leur parler librement, pour aller là où ils veulent tous aller, ensemble. »

Il faut croire que ça marche. Au moment de prolonger pour quatre saisons, en juillet, Rudy Molard a assuré qu’il ne se voyait « pas courir dans une autre équipe que celle de Thibaut ». David Gaudu, 23 ans et annoncé comme un futur grand, est lui conscient de « la chance » qu’il a d’apprendre aux côtés du Franc-Comtois. « J’ai un bel exemple à suivre dans l’équipe avec lui », déclarait-il le mois dernier sur le site de son équipe. « Un leader ne parle pas forcément beaucoup, mais il rayonne, complète Denis Troch. Par sa manière de s’exprimer, son attitude, il dégage quelque chose qui va donner envie de le suivre. »

« On espère, bien sûr, que tout ce qui arrive à Thibaut servira à David et à Valentin [Madouas, 24 ans]. Ça va leur permettre de gagner du temps dans leur carrière », dit Julien Pinot, en écho à l’absence dont a souffert son frère à ses débuts. Le patron a ses hommes derrière lui, même quand ça déraille un peu, comme lors de la dernière étape du Dauphiné, le 16 août. Attaqué de toutes parts dès l’entame, le leader du général à la suite du non-départ de Roglic avait fini par craquer à 25 km de l’arrivée. Frustré, agacé, il s’est défoulé sur un bidon, qui a fini explosé par terre. Humain, mais peut-être pas très exemplaire.

« On a l’équipe pour aller gagner le Tour »

« Pour moi c’est positif, ça prouve qu’il est un vrai winner, qu’il avait envie de gagner et qu’il ne se cache pas », rétorque l’ancien pro Steve Chainel, qui va commenter la course sur Eurosport. « Cette étape avait été complètement dingue, harassante, du coup quand tu sens que tu lâches, c’est dur. Mais ça arrive très souvent dans le sport de haut niveau : un champion de tennis va casser sa raquette ou un footballeur va râler auprès de l’arbitre, défend son frère. Thibaut avait juste besoin d’extérioriser un peu. Jeter son bidon lui a permis d’évacuer un peu de rage et de remettre dedans. » Ses coéquipiers ont eux déjà oublié et tout le monde est désormais tourné vers les trois semaines qui arrivent.

« Aujourd’hui, notre équipe est prête, disait fin juillet son directeur de la performance Frédéric Grappe, dans un entretien pour France Télévisions. On a cette équipe solide au niveau du matériel, du médical, de l’entraînement, et des coureurs autour de Thibaut. On a l’équipe pour aller gagner le Tour. » Remis de sa douleur au dos héritée d’une chute lors du Dauphiné, le boss est prêt. Parole de coach autant que de frangin : « Tout est rentré dans l’ordre, il arrive serein et assez confiant », avance Julien.