Coronavirus : « Des dépôts de bilan en Top 14, c’est possible » : le rugby français va-t-il se remettre de l’arrêt de la saison ?

RUGBY Le Top 14, qui a acté sa fin de saison sans phase finale, court un danger économique réel s’il devait reprendre à huis clos à la rentrée

Julien Laloye

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Pas de bouclier de Brennus pour l'UBB ou Clermont en 2019/2020.
Pas de bouclier de Brennus pour l'UBB ou Clermont en 2019/2020. — THIERRY ZOCCOLAN / AFP
  • Comme la Ligue 1, le Top 14 a acté la fin de saison et tiré un trait sur la légendaire phase finale du championnat de France.
  • Conséquence, la situation économique de plusieurs clubs dans l’élite peut vite devenir intenable, dans une économie qui fonctionne beaucoup grâce aux recettes autour des matchs à la maison.
  • Les joueurs devront participer en baissant leurs salaires dans de larges proportions, mais le chiffre de 30 % semble encore un frein aux négociations.

Le foot et le rugby qui plient boutique le même jour à la même heure, ou presque. Quand on craignait la nuit noire pour les amoureux du sport dans un petit texte maison juste avant le confinement, on imaginait quand même un petit trait de lumière au bout du tunnel. Il semblerait que la fin du monde est proche, tout compte fait. La mort dans l’âme, le bureau de la LNR a pris la seule décision qu’il pouvait prendre. La fin du voyage pour la saison 2019-2020.

« Après concertation avec les présidents de clubs de Top 14 et Pro D2, le bureau proposera au comité directeur de la LNR de ne pas donner suite au scénario qui prévoyait l’organisation de phases finales fin août pour clôturer la saison 2019-2020, de prononcer la fin de cette saison 2019-2020 et de se concentrer sur l’organisation du lancement des éditions 2020-2021 des deux championnats à compter du mois de septembre 2020 »

Communiqué signé des larmes chaudes de chacun des 30 présidents de clubs du rugby pro, qui avaient pourtant échafaudé des tas de plan plus ou moins farfelus pour boucler la saison en août. Saluons la bonne tenue d’ensemble, tout de même. Personne pour gémir dans les médias que la décision du gouvernement est injuste, que si on fait un calcul savant sur deux mois et demi avec que les premières mi-temps mon club serait européen et pas l’autre, que bidule devrait être classé derrière moi et pas l’inverse…

Prenez le Stade Toulousain, septième à date et même pas qualifié pour la H Cup après avoir joué sans ses internationaux la moitié de la saison because Coupe du monde et Tournoi des VI Nations. Eh bien, le champion de France nous fait savoir qu’il « n’y aura pas de prise de parole individuelle de son président Didier Lacroix pour le moment, puisque le rugby français aujourd’hui souhaite parler d’une seule et même voix face à la situation qui évolue jour après jour ».

L’UBB ne réclamera pas le titre de champion

De la dignité, donc. Partagée par Laurent Marti, le président de l’UBB, solide leader du championnat lui aussi « floué » par l’arrivée de ce satané virus puisque le championnat n’ira pas au bout. « J’ai toujours été très clair, en proposant des phases finales si les conditions sanitaires le permettaient. Il se trouve que les conditions n’ont pas été réunies. A partir de là, on peut oublier cette saison et le titre de champion qui va avec ». Il faut dire que le rugby français n’a pas spécialement le temps de s’écharper sur des détails quand tout l’édifice menace de s’écrouler.

A la différence du foot, qui n’a plus qu’à ouvrir le tiroir-caisse pour attendre les droits TV de Mediapro malgré la crise, le rugby fait reposer son modèle de rentrées financières sur ce qu’on appelle un peu pompeusement l’économie réelle, à savoir les recettes autour des matchs à la maison et partenaires locaux. Autant dire qu’il faut oublier le huis clos tout de suite. « On fait 80 % de nos revenus sur nos matchs à domicile, détaille Laurent Marti, entre les recettes de billetterie, la buvette, les hospitalités. Si on nous enlève ça, il ne reste plus grand-chose. Et même si on devait organiser seulement un match ou deux à huis clos pour commencer, ce serait plusieurs centaines de milliers d’euros de perdus pour nous ».

La jauge à 5.000 personnes évoquée par Edouard Philippe ne trouve pas non plus grâce aux yeux de Thomas Lombard, le DG du Stade Français : « D’abord, comment on les choisirait ? Lens gens viennent au stade à plusieurs, et il faudrait mettre 10 mètres entre eux ? Et puis vous voyez les gens en loge retirer leur masque pour boire un verre de champagne et le remettre ? Ça ne tient pas, une grande partie de l'activité rentable ne pourra pas reprendre ». Or, si le dispositif de chômage partiel permet de limiter la casse en l’état (« sans ça, on serait déjà morts ») les clubs ne pourraient plus y recourir s’ils reprenaient en vase clos. La double peine, en somme.

La menace mortifère d’une reprise à huis clos

D’où la décision de tout laisser tomber jusqu’à septembre, en espérant que la pandémie disparaisse pendant l’été. D’ici là ? Ben d’ici là, chacun pour soi et dieu pour tous, à condition que les joueurs veuillent bien faire un geste Car le si le rugby français n’est pas (encore) shooté aux droits TV et peut compter sur des relations cordiales avec son diffuseur historique Canal+, qui se dit prêt à verser la dernière traite de la saison -17,6 millions à rembourser plus tard- pour prendre sa part dans le sauvetage du championnat, il a drôlement lâché la bride en ce qui concerne les masses salariales en dépit du salary cap.

Presque 75 % du budget de certains gros clubs du top 14, pour un salaire médian de 13.000 euros, selon les indiscrétions. Dominique Debreyer, directeur de la DNACG, le gendarme financier du top 14, a prévenu son monde au début du mois : « En tenant compte des contrats de joueurs signés et qui courent pour la saison prochaine, 9 clubs de Top14 et 7 clubs de ProD2 ne pourront pas présenter un budget leur permettant une autorisation d’engagement. »

La première réunion avec le syndicat des joueurs Provale était justement organisée jeudi pour trouver des points d’entente sur la baisse des salaires. Mais le rapprochement n’a pas vraiment opéré, selon le résumé qu’en a fait Robins Tchale-Watchou, le président de Provale, à nos confrères de l’AFP :

« La première décision forte aujourd’hui, c’est que les joueurs ont accepté que ne leur soient pas accordés les congés qui leur sont dus. Il a été acté que nous ferions tous un effort. La question qui se pose, c’est de combien parle-t-on ? Les joueurs ne sont pas des enfants gâtés. Ils veulent juste ce qui leur est dû. Ils font déjà un effort en perdant 16 % (dû au chômage partiel, NDLR), en plus des primes et autres… Ils font un effort conséquent. Mais, comme les joueurs se sont engagés, nous ferons un effort financier mais dans une juste proportion. »

« Les joueurs réalisent la gravité de la situation »

Pourtant, le chiffre avancé, 31 %, est encore loin des 50 % des salaires gelés par la Fédération néo-zélandaise pour tout le reste de l’année 2020, mais assez proche de celui dealé par la Fédération galloise avec ses joueurs sous contrat. La structure du rugby français étant différente, chaque club devra négocier pied à pied pour sa paroisse. Thomas Lombard avoue qu’il ne s’est pas encore frotté à ses joueurs : « Quand vous allez trouver quelqu’un pour diminuer son salaire de 30 %, c’est une discussion complexe. Les joueurs sont en train de comprendre la gravité de la situation. Ils montrent une véritable détermination à participer à l’effort. Au Stade Français, on leur a donné un estimé de la situation il y a quelques jours. Mais il faut bien savoir que le chiffre de 30 % n’est pas suffisant. Il vient compenser une partie des pertes, pas toutes. Les joueurs n’ont pas à supporter seuls le coût de la crise ».

Si accord il y avait, les joueurs seraient-ils pour autant partants pour reprendre à la rentrée ? En l’absence de sondages d’envergure sur le sujet, cela ressemble à de la divination. « Est-ce que nos joueurs sont inquiets ? Je ne pense pas, estime Laurent Marti. Le suivi médical est très compétent, donc ils savent bien qu’on ne jouera pas avec leur santé. C’est la sécurité sanitaire qui va décider de la reprise, rien d’autre »

Un protocole médical très précis sera d’ailleurs très prochainement envoyé à la ministre des Sports, qui a pu mesurer l’inquiétude des présidents du rugby français dans une réunion par visioconférence jeudi matin, en présence de la Fédération. « On l’a alertée sur les risques de dépôts de bilan en série dans le rugby professionnel à la rentrée si le championnat ne reprenait pas, ce qui ferait mauvais genre à trois ans de la Coupe du monde en France ». C’est peu de le dire.