Mort de Pape Diouf : Pourquoi l’ancien président de l’OM était le meilleur orateur de l’histoire de la L1

FOOTBALL Décédé à 68 ans après avoir été infecté par le coronavirus, Diouf était un homme de lettres qui détonnait dans l’univers du foot

Julien Laloye

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Pape Diouf savait utiliser les micros comme personne.
Pape Diouf savait utiliser les micros comme personne. — BORIS HORVAT / AFP

C’est une vidéo qu’on regarde en boucle depuis mardi soir avec une larmichette au coin des yeux. Pape Diouf sur le plateau de l’Equipe du Soir, et le présentateur qui lui demande avec l’impatience des enfants la nuit de Noël qu’il nous gratifie d’un proverbe africain de sa cave secrète. Regard légèrement courroucé du géant sénégalais, qui finit par lâcher dans un sourire ronronnant de satisfaction : « Un éléphant n’avale pas un autre éléphant ». Notre Pape à nous parmi des centaines. L’homme de culture, le prince des joutes verbales, le roi des manieurs de mots, le président le plus brillant qu’ait connu la L1 sur le plan intellectuel au 21e siècle, sans faire injure aux autres.

Des duels pour la postérité avec Aulas

« Dans un papier pour Libé, je l’avais surnommé "le pape de l’imparfait du subjonctif", se souvient avec gourmandise Jean-Louis Pacull, le compagnon de toujours, depuis les premières années à ferrailler ensemble dans les médias du coin. Il n’avait pas trop aimé, mais ce n’était pas de la pédanterie de sa part, c’était sa fierté, sa manière de maîtriser la langue française et de lui rendre hommage ». Une autre pour la route ? Cette pique mémorable adressée à Jean-Michel Aulas, le président qui savait tirer le meilleur du talent oratoire de Pape Diouf du temps de sa présidence olympienne, entre 2005 et 2009.

Les jérémiades de Jean-Michel Aulas au mieux me font sourire, au pire m’arrachent un rictus de mépris. Je préfère répondre à quelqu’un de sérieux plutôt qu’à quelqu’un qui se démène sans boussole ni sens de l’orientation. On serait un éléphant aux pattes d’argile si on se laissait déstabiliser par le premier guignol venu ».

Une prise de bec qui doit dater de 2006 au doigt mouillé, quand Ribéry voulait forcer son départ de l’OM pour l’OL. Deux maîtrises du français qui s’opposent, mais un seul résultat à l’époque. Ribéry n’a jamais vu la couleur de l’échangeur de l’A7 pour Gerland. La science du verbe de Diouf est d’autant plus remarquable que le fils de militaire sénégalais parle un délicieux français sans jamais avoir suivi le cursus des élites africaines ; « Pape était un véritable autodidacte, confie Pascal Boniface, qui a coécrit un livre d’entretiens avant l’ancien agent de joueurs. Il a suivi des cours à Sciences-Po Aix, mais c’était en parallèle de petits boulots à côté. En revanche, c’était un très grand lecteur, veillant à ne pas rester enfermé dans le milieu du foot. Son agilité intellectuelle a toujours impressionné les collègues issus du milieu académique à qui j’ai pu le présenter. Et évidemment il y a cette manière de parler exceptionnelle, ce phrasé qui n’appartient qu’à lui ».

« Mon cher Robert, je crois que nous allons en arriver à des extrémités physiques »

Dans sa biographie parue il y a quelques années, « Le Président », comme on le connaissait à Dakar longtemps après son départ de l’OM, ne fait pas que régler quelques comptes avec Labrune et sa clique. Il s’attarde aussi sur son approche presque technique de la bonne formule, rappelant avec une fierté d’adolescent deux premiers prix régionaux pour ses articles dans La Marseillaise au début des années 80.

« Je ne crois pas au talent d’écriture inné. Il doit bien y avoir des génies en la matière, de la même manière qu’il y a eu Pelé en football ou Berlioz en musique, mais j’ai toujours constaté que le talent se travaillait. J’ai acquis très tôt la certitude que pour bien écrire, il fallait beaucoup lire. J’ai lu et relu les journalistes les plus cotés de France, j’ai lu également les grands classiques. Comme disait Jean d’Ormesson : "On n’écrit bien que parce qu’on lit les autres". Certains de mes confrères de l’époque continuent de me rappeler une de mes apostrophes, dans le vestiaire de l’OM, à l’égard de Robert Buigues, alors milieu de terrain de l’équipe. "Mon cher Robert, je crois que nous allons en arriver à des extrémités physiques". A l’époque, je me laissais guider par la facilité d’écriture et de plume. Je l’avais traité de "boucher de service". »

Voilà démontré, au passage, que Pape Diouf ne filait pas que la métaphore de l’éléphant. Sa liste de lectures filerait des complexes à un prof de socio en fin de carrière : « David Easton, Stanley Hoffman, Robert Dahl, Maurice Duverger, je me suis préparé à devenir à mon tour ce que Raymond Aron appelait « un spectateur engagé ». « C’était un amoureux de la chose littéraire, et de la philosophie, qui chérissait autant ses livres que ses joueurs, résume Christophe Bouchet, qui lui a mis le pied à l’étrier à l’OM avant de se brouiller sur la fin. Quand on entrait dans sa maison, la bibliothèque avait toujours sa place de choix. C’était la pièce centrale de la maison. Il puisait une bonne partie de sa force dans cette capacité à lire, observer, étudier ».

Jean-Louis Pacull confirme : « Pape était un homme très cultivé, un humaniste. Il ne faut pas oublier qu’il a été élevé aux miroirs du foot, une revue proche du PC, qui offrait de vraies analyses d’un football contextualisé dans son époque. Même quand il était agent, il essayait de trouver des passerelles entre les valeurs sportives et les qualités humaines d’un joueur. Il préférait s’occuper d’un joueur riche intellectuellement et moins bon footballistiquement plutôt que l’inverse ».

Son premier client, l’ancien gardien Joseph-Antoine Bell, était lui-même reconnu comme une « tête » dans le milieu. Marcel Desailly, celui qui a fait passer Diouf dans une autre dimension avec son transfert au Milan AC en 1994, n’est pas un manche avec les idées non plus. « Pape est sans doute le seul agent capable de citer de grands auteurs en pleine discussion avec un président de club, expliquera le champion du monde 98. Il ne fait pas ça pour épater la galerie. Juste parce qu’il aime les livres, les idées et les hommes qui les défendent ». Une forme d’humilité devait tout de même le pousser à éviter de citer son livre de chevet : L’homme de cour, un livre du jésuite espagnol Balthazar Gratian. [Un ange passe dans la pièce alors que Ben Arfa attend de signer son contrat].

« Sa parole valait toutes les signatures du monde »

Avec les joueurs de son écurie Mondial Promotion, qu’il cédera lors de son arrivée à l’OM, une poignée de mains vaudra d’ailleurs le plus souvent contrat. « Au-delà de sa profondeur de vue, ce que j’aimerais retenir de Pape, c’est le caractère entier de son intégrité, insiste Pascal Boniface. Sa parole valait toutes les signatures du monde ». Et le verbe fleurissait encore plus joliment à l’écrit : « Il faut voir ce qu’on a pris de la part de Tapie quand il est arrivé, rappelle Jean-Louis Pacull. A sa première conférence de presse quand il a repris l’OM, il a insulté les journalistes, et Pape s’est levé le premier. Il ne croyait pas aux valeurs, mais il croyait aux principes. Et avoir des principes ça ne facilite pas la vie ».

Il les répétait encore régulièrement dans ses masterclasses très attendues par les élèves de la nouvelle école de journalisme de Marseille, montée en 2010 sur son nom et celui de Jean-Pierre Foucault. La foule d’étudiants roucoulait de ses bons mots, comme les téléspectateurs de l’émission de Canal +Talents d’Afrique, l’équivalent du CFC pour l’Afrique. « On avait toujours besoin d’un Pape pour éclairer les débats, note Vincent Radureau, déjà nostalgique. Il avait une vision globale très précieuse sur les grandes questions de société, notamment sur l’exode des joueurs africains en Europe. On s’élevait quand il prenait la parole. Il avait cet amour des mots et de la langue, pour blesser ou mettre en valeur. Je me souviens d’un président de la CAF fâché parce qu’il l'avait traité de pantin. Pape s’était corrigé en direct. "Je me suis trompé, il ne s’agit pas d’un pantin, il s’agit d’une marionnette". Sa disparition est une grande perte ».

« On avait toujours besoin d’un Pape pour éclaire les débats »

Y compris pour Jean-Michel Aulas, qu’on a rarement connu aussi touchant dans ses hommages. « C’était un passionné qui défendait l’OM avec efficacité et droiture. Ce qui est la marque des grands présidents. Je suis vraiment très triste. On parle d’un homme bien, qui avait l’élégance du verbe et la stature des gens que je respecte ». Au point que le président lyonnais avait un jour confié s’être mis en chasse « d’un livre de proverbes africains pour rivaliser avec lui dans l’humour ». Mais même avec le petit livre rouge sous la main, il n’aurait rien pu faire contre l’éloquence naturelle du Pape de l’imparfait du subjonctif et des éléphants.