Mort de Pape Diouf : « Son parcours familial et professionnel incarne un idéal démocratique », explique Ludovic Lestrelin

INTERVIEW Le célèbre dirigeant de l’OM a été emporté par le coronavirus, mardi, à l’âge de 68 ans. Le sociologue du sport Ludovic Lestrelin estime que Pape Diouf incarne « la célébration de Marseille par des étrangers »

Propos recueillis par Jean Saint-Marc

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Pape Diouf a été emporté par le coronavirus ce mardi, à l'âge de 68 ans. Il est un des dirigeants les plus populaires de l'OM des années Dreyfus.
Pape Diouf a été emporté par le coronavirus ce mardi, à l'âge de 68 ans. Il est un des dirigeants les plus populaires de l'OM des années Dreyfus. — AFP
  • A Marseille et partout en France, les hommages se multiplient après la mort de Pape Diouf, emporté par la pandémie de coronavirus.
  • Pour le sociologue Ludovic Lestrelin, Pape Diouf incarne, par son parcours familial et professionnel, un « idéal démocratique appartenant à l’imaginaire de gauche. »

Pape Diouf est mort et Marseille est à terre. Le dirigeant qui avait contribué à ramener l'OM vers les sommets – sans récolter les fruits de son travail – est décédé ce mardi à l’âge de 68 ans, emporté par le coronavirus.

Le sociologue Ludovic Lestrelin a accepté d’analyser, à chaud, le décès de Pape Diouf. Il est l’auteur de L’autre public des matchs de football - Sociologie des « supporters à distance » de l’Olympique de Marseille*.

Pourquoi Pape Diouf est-il à ce point aimé par les supporters marseillais ?

Depuis 20 ans, l’actualité du club a souvent été mouvementée. A la fois sur un plan sportif et en coulisses, avec notamment de nombreuses luttes d’influence en interne. La période de sa présidence entre 2005 et 2009 est plus apaisée, avec une relation bonne, voire très bonne, avec les supporters. Il incarne cette période particulière dont aujourd’hui les gens se souviennent avec nostalgie.

Pourquoi ?

Il est souvent présenté comme l’un des trois plus grands présidents de l’histoire du club avec Bernard Tapie (1986-94) et Marcel Leclerc (1965-72). A mon sens, il est sur le podium. Déjà sur un plan sportif, la période de sa présidence, même s’il n’y a pas de titre, est une belle période.

Grâce à sa grande connaissance du football, il a réussi à faire venir Eric Gerets puis Didier Deschamps et des joueurs qui se sont révélés à l’OM (Souleymane Diawara, Mamadou Niang ou encore Samir Nasri), avec qui il avait des relations fortes. Il est l’un des grands artisans du titre de 2010, même s’il n’était plus au club à ce moment-là.

Il a aussi emmené l’OM en finale de Coupe de France à deux reprises et l’équipe a participé plusieurs fois à la Ligue des champions, malgré des moyens financiers limités. Sur le plan sportif, c’est très positif.

Il a aussi su « draguer » les supporters de l’OM ?

Il les a séduits. Pas uniquement dans le sens de la manipulation. C’est un habile orateur et il a le sens de la formule. A l’époque, l’OL domine le football français. Il sait jouer de cet antagonisme, comme de celui avec le PSG et se pose comme un défenseur ardent du club et de la ville.

L’épisode des minots, en 2006, est un coup d’éclat. Obtenir un 0-0 au Parc [avec l’équipe réserve, alors en CFA], dans le but de s’opposer aux instances dirigeantes du football français, est un épisode marquant. L’année 2008 est une année clé dans sa relation aux supporters. Le car des MTP a été victime d’un accident sur la route du Havre. Il était en première ligne et a soutenu ce groupe de supporters et l’ensemble des supporters. Il ne faisait pas semblant.

Est-ce comparable à son soutien en faveur de Santos Mirasierra, ce supporter qui a été condamné à de la prison pour avoir poussé un policier espagnol lors de heurts entre Marseillais et supporters de l’Atlético Madrid ?

Là aussi, il prend parti. Il est promoteur d’une défense offensive de l’OM. Il réinstalle le club en haut du football français, si bien qu’il est vu comme un vrai supporter du club. Il fait presque partie de la famille.

Il est né au Tchad, il est Sénégalais et arrive à Marseille à 18 ans. Il incarne donc ce que j’appelle la représentation de soi par les autres, la célébration de l’identité de la cité par des étrangers. Déclarer son amour pour le club et pour une ville qui ont mauvaise réputation, c’est un symbole très important.

Il était arrivé à Marseille sans un sou, n’était pas grand-chose avant de devenir journaliste à La Marseillaise [un quotidien proche du PCF]. Puis il devient agent de joueur, président et surtout premier président noir de l’OM. Ce parcours participe à la séduction que l’OM exerce en France, au-delà de Marseille.

Ça dit l’ouverture de la ville, comme si Marseille était la ville de tous les possibles, que l’on pouvait y trouver sa place même quand on est parti de pas grand-chose. Cette ville a tendu la main à Pape Diouf, incarnant, de façon très nette, cette sorte d’idéal démocratique appartenant à l’imaginaire de gauche. Ce parcours familial et professionnel explique l’amour que lui portent les Marseillais et les supporters de l’OM.

L’autre public des matchs de football - Sociologie des « supporters à distance » de l’Olympique de Marseille, publié en 2010 aux éditions de l’EHESS.