Rugby : Arbitre chahuté, match diffusé au cinéma… Revivez le Stade Toulousain-Gloucester de 1911

VINTAGE Ce dimanche, le Stade Toulousain accueille les Anglais de Gloucester en Coupe d'Europe. La même affiche avait eu lieu le 28 février 1911. Un match très agité

Nicolas Stival

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L'équipe du Stade Toulousain lors de la finale du championnat des Pyrénées, le 5 février 1911. Elle recevra Gloucester 23 jours plus tard.
L'équipe du Stade Toulousain lors de la finale du championnat des Pyrénées, le 5 février 1911. Elle recevra Gloucester 23 jours plus tard. — Collection de Frédéric Humbert
  • Déjà qualifié, le Stade Toulousain reçoit Gloucester ce dimanche pour pouvoir disputer son quart de finale de Champions Cup à domicile.
  • Dès 1911, un match entre les deux équipes avait eu lieu, lors du Mardi gras.
  • Les Anglais ont gardé un souvenir exquis de leur long périple. L’arbitre, un pasteur britannique, sans doute beaucoup moins

Avant l’affiche de dimanche à Ernest-Wallon, l’EPCR, organisateur de la Champions Cup, indique dans un communiqué que le Stade Toulousain a déjà battu Gloucester « lors de la seule précédente réception des Anglais, en novembre 2011 ». Vrai pour la Coupe d’Europe, mais faux dans l’absolu. Cent ans avant ce succès Rouge et Noir (21-17), une rencontre de gala avait en effet opposé les deux clubs, dans l’antique stade des Ponts-Jumeaux.

Une partie disputée le 28 février 1911, jour de Mardi gras et de France-Galles (0-15) du Tournoi des V Nations à Paris. Un « doublon » déjà, même si les Stadistes avaient fini leur saison officielle depuis le 5 février et la défaite contre Tarbes (4-0) en finale du championnat des Pyrénées, qui ouvrait alors les portes du championnat de France…

L'équipe du Gloucestershire victorieuse du Championnat des comtés anglais en 1910. De nombreux joueurs participeront au match du club de Gloucester à Toulouse l'année suivante.
L'équipe du Gloucestershire victorieuse du Championnat des comtés anglais en 1910. De nombreux joueurs participeront au match du club de Gloucester à Toulouse l'année suivante. - Collection personnelle de Frédéric Humbert

« A cette époque, il y avait une vraie tradition des tournées à Mardi gras ainsi qu’à Pâques, remarque l'historien-collectionneur Frédéric Humbert… Beaucoup de joueurs anglais pouvaient se permettre de poser une semaine de vacances. » Voici comment les coéquipiers de l’ailier international et capitaine de Gloucester Arthur Hudson se sont retrouvés invités par le Stade. A une seule condition : envoyer en France leur meilleure équipe, qui avait servi de base au Gloucestershire, vainqueur du championnat des comtés anglais en 1910 (le championnat d’Angleterre n’apparaîtra qu’en 1987).

Le grand périple de Gloucester

Sport pratiqué par de jeunes gens aisés, le rugby à XV Outre-Manche se voulait d’un amateurisme sans tache, à la différence du rugby à XIII, déjà professionnel et populaire dans le nord ouvrier du pays. Ceci dit, riches ou pas, le voyage entre le sud-ouest de l’Angleterre et le sud-ouest de la France ressemblait à l’époque à une grande aventure. Partie le samedi 25 février en début d’après-midi de Gloucester, la délégation britannique est arrivée lundi soir à Toulouse, après deux nuits à Londres puis à Paris et des trajets en train et en bateau. Le retour durera « seulement » 31 heures, du mercredi au jeudi.

Et le match du mardi dans tout ça, disputé sans le deuxième ligne local Pierre Mounicq, retenu par le XV de France ? Le coup d’envoi est donné à 16 h 23 exactement, selon La Dépêche du lendemain. La fête avait commencé dès le début d’après-midi par un match d'« une équipe mixte » du Stade face au 18e régiment d’artillerie, suivi d’un vol-exhibition de l’aviateur Roger Morin, qui avait déjà épaté ses contemporains la veille avec son trajet Pau-Toulouse.

« La partie, bien que troublée à plusieurs reprises par des incidents, fut fort belle, toute de jeu ouvert et menée très rapidement », écrit le quotidien régional qui ne s’appelait pas encore La Dépêche du Midi. De quels « incidents » s’agit-il ? Disons que le nombreux public toulousain, déjà chauvin, a pris en grippe l’arbitre, le révérend anglais Oswald Hayden, arrivé dans les bagages de Gloucester.

En début de deuxième mi-temps, le pasteur signale un en-avant de passe entre les Toulousains Pujolle et Moulines et donc invalide l’essai de ce dernier. Le public s’emballe, et « il semble un instant que la partie va être arrêtée » rapporte le journal. Dans la foulée, l’arbitre siffle un nouvel en-avant. Les Anglais continuent pourtant de jouer jusqu’à inscrire un essai… validé par M. Hayden. Là encore, ça fulmine sous les bérets dans les tribunes, mais le match va à son terme. Selon le site Gloucester Rugby Heritage, l’arbitre a tout de même besoin d’une escorte de policiers et de joueurs pour quitter le terrain sans dommage…

Un Anglais au Stade Toulousain

Le résultat : un succès de Gloucester (18-13) sur des Toulousains conduits par une charnière composée de l’emblématique capitaine Alfred Mayssonnié, dit « Maysso », et de… l’Anglais Reggie Minahan. Le transfuge de Northampton pour cette saison 1910-1911 a inscrit le troisième essai de son équipe, après ceux de Joseph Amilhat et Pierre Jauréguy. Place alors au banquet.

Certains joueurs anglais se souviendront de cette escapade comme du meilleur moment de leur carrière. Ils auront d'ailleurs l’occasion de revoir le match quelques jours plus tard au cinéma, en intégralité et en avant-première, au Palace Theatre de Gloucester. Avec enthousiasme, si l’on en croit leurs commentaires qui servent d’arguments publicitaires dignes d’un blockbuster, dans l'annonce publiée par le journal The Citizen le 11 mars.

Alors, y avait-il en avant sur l’essai de Moulines ? Hélas, le film du match semble perdu à jamais, tout comme l’identité du réalisateur. Impossible aussi de mettre la main sur une seule photo de cette rencontre de prestige… Quant à la formation toulousaine, elle se remettra vite de cette défaite et remportera l’année suivante le premier de ses 20 Boucliers de Brennus, en restant invaincue toute la saison. L’Histoire retiendra son surnom de « Vierge rouge ».

Cette trajectoire ascendante sera brisée par la Première Guerre mondiale, au cours de laquelle mourront 81 Stadistes, dont Mayssonnié, Minahan, Moulines et Servat, qui avaient disputé le fameux match du Mardi gras 1911. Parmi leurs adversaires du jour, Berry, Barnes et Griffiths ne reviendront pas du front, eux non plus. Les corps des trois joueurs de Gloucester n'ont jamais été retrouvés.