Rugby : Cent ans après, le « match des borgnes » entre la France et l’Ecosse n’a pas livré tous ses secrets

HISTOIRE Le 1er janvier 1920, la France recevait l’Ecosse au Parc des Princes. Passée à la postérité comme « le match des borgnes », cette rencontre garde encore de nombreux mystères, un siècle plus tard

Nicolas Stival

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La une de « Sporting - Journal sportif illustré » du 30 décembre 1919 qui présente le match France - Ecosse joué deux jours plus tard.
La une de « Sporting - Journal sportif illustré » du 30 décembre 1919 qui présente le match France - Ecosse joué deux jours plus tard. — Collection personnelle de Frédéric Humbert
  • La rencontre entre la France et l’Ecosse le 1er janvier 1920 a marqué la reprise du Tournoi des V Nations après la Première Guerre mondiale.
  • Plusieurs joueurs ayant perdu un œil lors du conflit ont participé à ce « match des borgnes ».
  • Cent ans plus tard, le nombre de joueurs éborgnés reste sujet à caution.

C’était il y a un siècle. Le 1er janvier 1920, le Tournoi des (alors) V Nations renaissait de ses cendres, au sortir de la Première Guerre mondiale. L’affiche rugbystique de ce jour de l’An pluvieux, au Parc des Princes : un France-Ecosse inédit depuis 1913, puisque les lointains héritiers de William Wallace avaient refusé d’accueillir les Tricolores en 1914.

Pas vraiment un caprice : la rencontre précédente à Paris avait fini en quasi-émeute, avec des supporters français entrés sur la pelouse pour courser l’arbitre anglais James Baxter, une fois la large défaite consommée (3-21).

Sept ans après, les retrouvailles d’après-conflit dans un stade comble mais pacifié se soldent par un nouveau succès du Chardon (0-5), au terme d’une rencontre que l’on qualifierait aujourd’hui de « purge ». Mais le symbole l’emportait alors largement sur l’esthétique.

Le rugby lourdement impacté par la Grande Guerre

Car entre-temps, dix millions de soldats étaient tombés. Comme toute leur génération née à la fin du XIXe siècle, les « sportsmen » de l’époque ont payé un lourd tribut au conflit. Dans son ouvrage Dans la mêlée des tranchées (aux éditions Le Pas d’Oiseau), l’historien et conférencier du rugby Francis Meignan recense 30 morts chez les seuls internationaux écossais et 22 côté français (sur 111 internationaux d’avant-guerre comptabilisés). Plusieurs rescapés se retrouvent en ce premier jour de 1920, sur la pelouse quasi-marécageuse du Parc.

Parmi eux, certains ont perdu un œil dans les combats. Dans la littérature sportive, celle de France en tout cas, ces 80 minutes passeront à la postérité comme « le match des borgnes ». Combien étaient-ils, ces éborgnés ? De cette question naît la controverse, fidèle compagne des amateurs d’Histoire comme de rugby.

La majeure partie des sources évoque cinq joueurs concernés : deux côté français (Robert Thierry et Frédéric-Lubin Lebrère) ; trois chez les Ecossais (Andrew « Jock » Wemyss, Arthur Douglas « Podger » Laing et John « Jenny » Hume).

La Fédération écossaise compte cinq borgnes

Cependant, si Thierry, Lebrère et Wemyss étaient indubitablement borgnes, le doute subsiste pour Laing et Hume. Contactée par mail, la Fédération écossaise accrédite la thèse du club des cinq, en renvoyant à son ouvrage de référence : Scottish Rugby, Game by game, par Kenneth R. Bogle.

Dans ce livre paru en 2013, qui recense plus de 600 parties de l’Ecosse depuis le premier match international officiel de l’Histoire, en 1871 contre l’Angleterre, le pilier ou deuxième ligne Laing (1892-1927) et le demi de mêlée Hume (1890-1969) sont effectivement associés à leurs compagnons de handicap.

Laing a par ailleurs transformé le seul essai du match (qui valait alors trois points) inscrit dans la boue par son ailier Gerard Crole, à l’issue d’une longue séance de dribbling (ballon poussé au pied) typique de l’époque. Enfin, « aurait transformé », car certaines sources, minoritaires, attribuent cette réussite à un autre joueur (Finlay Kennedy)…

Jusqu’en 2017, il semblait entendu qu’un participant sur six à ce France-Ecosse ne voyait que d’un œil. Et puis, une publication de Richard Steele, chercheur au World Rugby Museum de Twickenham, est venue jeter le trouble. « Je n’ai pas réussi à trouver de preuves attestant les blessures de Laing et Hume », écrit le spécialiste dans ce texte joliment titré On the blind side.

Son travail est le fruit de ses connaissances mais aussi de discussions avec d’autres grands experts ès « rugby et Grande Guerre », les Britanniques Stephen Cooper (aka @GreatWarRugby sur Twitter) et John Griffiths, ainsi que le Français Frédéric Humbert. Tous ont fourni une aide très précieuse pour rédiger l’article que vous lisez.

La brochure qui fait naître le doute

Le doute naît notamment de l’absence totale de mentions du supposé handicap, pourtant singulier, de Laing et Hume dans la brochure éditée en 1968 par la Royal High School d’Edimbourg, à l’occasion du centenaire du club dont tous deux avaient été d’éminents sociétaires. Par ailleurs, « il n’y a pas d’équivalent anglais à l’expression "match des Borgnes" », observe Stephen Cooper. Les photos de ces âges farouches du rugby ne permettent pas de trancher le sujet.

Alors, les rares reporters présents à Paris ont-ils affabulé ? Pour ajouter à la confusion, le quotidien L’Auto daté du 1er janvier 1920 parle dans sa présentation du match de « deux mutilés » dans chacune des équipes : Lebrère et Thierry bien sûr chez les Français, mais Hume et Laing côté écossais… en omettant donc Wemyss (1893-1974), seul borgne certifié de sa formation. Celui-ci, pilier des Edimbourg Wanderers, deviendra un fameux commentateur de rugby, à la manière, plus tard, du Landais Pierre Albaladejo.

Alors, qui de Hume ou de Laing avait perdu un œil sur le front ? Les deux ? Un seul ? Aucun ? Avaient-ils été victimes d’une blessure oculaire moins grave et/ou moins visible que les éborgnés authentifiés de ce match historique ? Tous deux ont emporté leur secret dans la tombe, en attendant qu’un hypothétique descendant ne se manifeste.

On en sait plus sur les Français Lebrère et Thierry. Le premier, pilier ou deuxième ligne du Stade Toulousain (1891-1972), avait fêté ses trois premières sélections en 1914. Porté disparu à l’issue du combat d’Ochamps en Belgique, le 22 août de la même année, donné pour mort de plusieurs balles dans le corps, l’Agenais de naissance avait en fait été récupéré et soigné par les Allemands.

Lebrère, une vie de roman

Personnage haut en couleur, « Monsieur le maire » (son surnom, alors qu’il était employé municipal) reprendra le fil de sa carrière après-guerre, pour engranger douze capes supplémentaires ainsi que trois titres de champion de France avec son club. Un rond-point près du stade Ernest-Wallon garde le souvenir de « Marcel-Frédéric Lubin-Lebrère », qui était en fait prénommé Frédéric-Lubin et nommé Lebrère, selon l’acte de naissance retrouvé par l’historien-collectionneur Frédéric Humbert.

Le XV de France victorieux de l'Ecosse à Edimbourg, le 22 janvier 1921 (0-3). Lebrère est le troisième joueur debout, en partant de la droite.
Le XV de France victorieux de l'Ecosse à Edimbourg, le 22 janvier 1921 (0-3). Lebrère est le troisième joueur debout, en partant de la droite. - Collection de Frédéric Humbert

Mais à Toulouse, il était tout simplement Lubin. « Lubin était un fort personnage, avec un gabarit impressionnant pour l’époque [1,81 m ; de 86 à 92 kg selon les sources et les périodes] et une voix de stentor », se rappelait en 2017 pour 20 Minutes Henri Fourès, président de l’association des Amis du Stade Toulousain, décédé en mai dernier à 93 ans. Ce timbre rocailleux, il le faisait retentir chaque 11 novembre devant le monument aux morts de l’Héraklès, en écho aux noms des 81 rugbymen stadistes tombés pour la France.

Robert Thierry (1883-1973), lui, était né à Brienon-sur-Armençon, loin du vivier ovale du Sud-Ouest. Bien avant Florian Fritz et Camille Chat, l’Yonne avait offert au XV de France l’un de ses robustes enfants (1,83 m, 84 kg). Devenu cultivateur dans la Brie, le troisième ligne aile ou deuxième ligne du Racing Club de France ne connaîtra que quatre capes officialisées par la FFR, toutes en 1920, après avoir été huit fois « international de guerre ».

Thierry, cultivateur et athlète complet

« Pendant le conflit, il avait été blessé à trois reprises, la dernière fois en juillet 1917 à l’œil gauche », précise Francis Meignan, incollable sur la période, mais pas seulement puisqu’il vient de publier Couvre-feu sur l’Ovalie : rugbys et rugbymen dans la 2e Guerre mondiale (toujours aux éditions du Pas d'oiseau). « C’était un athlète complet, qui faisait aussi de l’athlétisme, de la gymnastique et de la boxe. »

Robert Thierry (au centre) et le président Paul Deschanel lors du match international militaire de rugby entre la France et l'Angleterre, dans le bimestriel sportif « La vie au grand air » de mars-avril 1920.
Robert Thierry (au centre) et le président Paul Deschanel lors du match international militaire de rugby entre la France et l'Angleterre, dans le bimestriel sportif « La vie au grand air » de mars-avril 1920. - Collection de Frédéric Humbert

Le temps a englouti la mémoire de ces jeunes hommes revenus de l’enfer pour renouer avec leur passion du temps de l’innocence. Il a noyé les images des retrouvailles franco-écossaises humides du 1er janvier 1920, disputée sous les yeux du président de la Chambre des députés Paul Deschanel. Lequel deviendra le mois suivant un très éphémère président de la République, le seul à ce jour à être tombé d’un train.

Cent ans après, ces joueurs et la foule venue les admirer survivent pourtant à travers ce label de « match des borgnes », qui charrie encore quelques mystères, peut-être à jamais enfouis.