« Qui je suis, si je ne suis plus un joueur ? »… Le rugbyman en dépression n’est plus tout seul

PETITE MORT Une cellule « bien-être » a été inaugurée cette saison par Provale, le syndicat des joueurs et joueuses de rugby de haut niveau. Il s’agit de combattre la dépression qui frappe notamment les jeunes retraité(e)s

Nicolas Stival

— 

La dépression peut toucher les joueurs de rugby lors de l'arrêt de leur carrière, choisi ou subi, mais également pendant. Illustration.
La dépression peut toucher les joueurs de rugby lors de l'arrêt de leur carrière, choisi ou subi, mais également pendant. Illustration. — Charly Triballeau / AFP
  • La cellule « bien-être » de Provale apporte un soutien psychologique aux joueurs et joueuses de rugby de haut niveau qui sollicitent leur syndicat.
  • Deux anciens piliers, contraints de mettre un terme à leur carrière sur blessure, se sont servis de cette expérience douloureuse pour aider leurs pairs.

Cette saison, Provale, le syndicat des joueurs et joueuses de rugby , a lancé deux nouveautés : une commission médicale et une cellule bien-être. La première entité semble couler de source dans un sport aux contacts de plus en plus rudes. La seconde, qui apporte un soutien psychologique (mais aussi diététique) aux adhérents, s’imposait tout autant, selon Mathieu Giudicelli.

« On parle de "petite mort" pour la retraite sportive », explique le directeur général adjoint de Provale, à l’origine de l’initiative, qui a déjà reçu « quelques retours ». « Elle est réelle et il faut vraiment la prendre en compte. » L’ancien pilier de Montpellier, Mont-de-Marsan, Tarbes et Biarritz a souffert pour le savoir. Le 8 mars 2018, le première ligne, alors âgé de 28 ans, a quitté le stade Aimé-Giral de Perpignan sur une civière, lors d’un match de Pro D2. Le dernier de sa carrière, avant une opération d’urgence, pour une double hernie lombaire.

« J’ai connu des moments très difficiles, reprend le frère aîné de Vincent Giudicelli, actuel talonneur du MHR. Physiquement, je garde encore des séquelles, je marche avec une béquille. Mais aussi sur le plan mental. Nous sommes la première génération à n’avoir connu que le rugby pro. Depuis mes 18 ans, j’étais payé pour jouer au rugby, je ne connaissais que ça. Alors avec cet arrêt brutal, j’étais complètement perdu. Je ne savais plus à quoi je servais. Ma famille m’a beaucoup aidé. Mais je me suis dit : "celui qui est tout seul, comment fait-il ?" »

Psychologie et nutrition

La cellule bien-être du syndicat basé à Toulouse compte un diététicien nutritionniste, Mathias Vidal (30 ans), ancien arrière de Béziers, ainsi qu’un psychopraticien, le Sud-Africain Pat Barnard (38 ans). L’ex-pilier, champion d’Angleterre 2008 avec les Wasps, est installé en Corrèze depuis la fin de sa carrière à Brive. Il a lui aussi connu une retraite subie, puis une période d’errances. Voici cinq ans, des douleurs récurrentes à un genou l’ont contraint à l’arrêt.

« Tu te demandes : "qui je suis, si je ne suis plus un joueur de rugby ?" C’est une vraie crise existentielle. » Barnard a alors bouclé les études entamées dans son pays puis poursuivies à Londres. Lui qui avait souffert de ne pas pouvoir confier ses problèmes à un connaisseur des spécificités de l’ovalie s’est mis à la disposition de ses pairs. « J’ai connu des joueurs qui ont arrêté et qui sont complètement perdus. Mon but, c’est de ne pas laisser mes "frères" comme ça. »

Pat Barnard sous les couleurs de Brive à l'issue d'une victoire face au Stade Français en Top 14, le 15 février 2014.
Pat Barnard sous les couleurs de Brive à l'issue d'une victoire face au Stade Français en Top 14, le 15 février 2014. - Diarmid Courrèges / AFP

L’ex-pilier consulte en visioconférence ou se déplace pour « être une épaule, quelqu’un à qui on peut parler, qui peut comprendre ». Il personnalise ses méthodes, et peut avoir recours à l’hypnose comme à la thérapie EMDR, basée sur la stimulation sensorielle par mouvements oculaires, encore peu répandue en France. Le Briviste d’adoption explique que les sportifs de haut niveau, et les rugbymen en particulier, affichent pendant leur carrière des niveaux de neurotransmetteurs deux fois supérieurs à ceux de la population « normale », notamment en termes d’ocytocine, d’endorphine et de sérotonine, cette dernière jouant un rôle majeur dans la dépression.

Une population plus sujette à la dépression que la moyenne

Alors quand tout s’arrête et que les niveaux redescendent… « Nous sommes deux fois plus susceptibles d’avoir des troubles de comportement et d’être victimes de dépression que la population générale », indique le spécialiste. Ces soucis, encore tabous, peuvent aussi arriver en cours de carrière, comme les cas de Mathieu Bastareaud et Pascal Papé, pour ne citer que deux internationaux français, l’ont montré.

« Dans notre sport, on nous a appris à ne pas montrer nos faiblesses, à nous démerder seuls », reprend Mathieu Giudicelli. Le déracinement peut accroître les difficultés, et amener au pire, comme l’a prouvé le suicide du pilier fidjien de Tarbes Isireli Temo en novembre 2016. « Il y a des populations plus à risque comme les îliens, avec les changements de vie et de culture, poursuit le responsable de Provale. Mais tous les joueurs peuvent connaître la dépression. On essaie d’être vigilants, de détecter les comportements à risque. »

Même si, au final, la démarche ne peut venir que du joueur seul, souvent bien démuni au moment de plaquer la vie de groupe, avec un statut établi et un salaire généralement enviable, pour passer à une existence dans l’ombre.