Barça – Real Madrid : « Le club devrait continuer à se tenir du côté du peuple catalan », le Barça, otage de la cause indépendantiste ?

FOOTBALL Reporté en raison des manifestations liées à la situation politique en Catalogne, le clasico pourrait servir de tribunes aux séparatistes qui ont convoqué une grande manifestation avant le match

Julien Laloye

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L'Estelada, le drapeau qui symbolise les revendications d'indépendance, est très présent au Camp Nou.
L'Estelada, le drapeau qui symbolise les revendications d'indépendance, est très présent au Camp Nou. — Josep LAGO / AFP
  • Reporté une première fois, le Clasico entre Barcelone et le Real Madrid aura lieu dans un contexte politique tendu.
  • Tsunami Democratic, une nouvelle organisation politique de plusieurs milliers de sympathisants, a prévu une manifestation géante avant le match en faveur de l’autodétermination.
  • Le Barça, habituellement proche des idées indépendantistes, cherche à ménager toutes les tendances politiques.

Pour une fois que le Real n’arrive pas totalement flingué au Camp Nou avec mille points de retard et un entraîneur cramoisi, v’là-t’y pas que Zizou passe la moitié de sa conf pré-clasico à parler référendum et indépendance en Catalogne. Acrobatie relevée haut la main par le coach madrilène, devenu le GOAT des réponses à côté avec le petit sourire qui va bieng. « Je ne suis pas ici pour parler de ça. Mon travail c’est de réfléchir à ce qui va se passer sur le terrain. La majorité des gens veut juste profiter d’un bon match de foot. Il y a beaucoup d’agitation pour rien autour de ce match ».

L’appel à manifester d’une nouvelle organisation politique virale

De quelle agitation parle-t-on, en dehors du bazar annoncé sur le côté de Ferland Mendy quand Messi va s’énerver un peu ? La situation politique pour le moins explosive en Catalogne, depuis que la justice espagnole a lourdement condamné les organisateurs du référendum d’autodétermination anticonstitutionnel de l’automne 2017 à plusieurs années de prison le 14 octobre dernier. La goutte d’eau, le vase, toussa. Enfin, surtout vu de la fenêtre des indépendantistes, disons pour faire court une moitié de la Catalogne vent debout contre l’État espagnol. Une moitié qui s’est fondue dans l’anonymat de Tsunami Democratic, ovni politique des dernières semaines.

Pas de porte-paroles officiels, pas de leaders désignés, des interviews uniquement via Telegram, et une appli mobile à laquelle on ne peut accéder sans le parrainage d’un membre déjà inscrit. « Le cercle de confiance » selon la plateforme, qui revendique 500 000 sympathisants et qui appelle à un grand rassemblement pacifique devant le Camp Nou mercredi à 16h, cinq heures avant le coup d’envoi.

Annonce largement prise au sérieux après un premier coup d’éclat le jour même du verdict rendu par la Tribunal Suprême de Madrid. 10 000 personnes prévenues par Telegram qui bloquent l’accès à l’aéroport de Barcelone, des dizaines de vols annulés, et une pagaille indescriptible que personne n’avait anticipée. Cette fois, les autorités locales ont prévu le coup : 3.000 gendarmes mobilisés, même si Tsunami Democratic prétend ne pas vouloir empêcher la tenue du match, dans une interview accordée à la télévision publique de Catalogne :

« Nous avons choisi le clasico car c’est un évènement international qui sera suivi à travers le monde par plus de 600 millions personnes. Ces gens pourront voir que l’État espagnol a un problème politique non résolu avec la Catalogne. De plus, le monde du sport ne peut rester à l’écart des problématiques sociales qui l’entourent. Les joueurs et les dirigeants du Barça doivent comprendre que ces questions affectent directement les « socios » qui sont propriétaires du club ».

Le grand écart des dirigeants du Barça

On y est. Le fameux « Barça bras armé désarmé de la Catalogne », selon la formule célèbre de l’écrivain Vazquez Montalban. Idée résumée comme suit par Angel Iturriaga, professeur à l’Université et historien spécialiste du FC Barcelone. « Le club est très lié au mouvement catalaniste (et indépendantiste) depuis que son fondateur Joan Gamper l’a sauvé grâce au soutien d’hommes politiques catalans au début du 20e siècle. Un sentiment renforcé pendant la dictature, où le Camp Nou était le seul endroit où l’on pouvait parler catalan et exprimer des revendications politiques ».

Des pamphlets distribués sous le manteau, des cartes d’abonnées imprimées en catalan malgré l’interdit, puis le cri de ralliement à la 17e minute (en référence à l’année 1714 et la conquête de la Catalogne par l’Espagne).Soit le Barça supporté comme l’emblème de l’identité catalane d’une région sous cloche.

Une tradition plus ou moins assumée par les dirigeants du « Mes que un club » en fonction du contexte politique local. Josep Maria Bartomeu, le dernier à s’asseoir sur le trône, a de plus en plus de mal à masquer une posture ambivalente sur le sujet. A la fois au soutient des indépendantistes quand il va visiter les dirigeants séparatistes en prison ou qu’il fait publier un communiqué au nom du club pour dénoncer leur condamnation (« la prison n’est pas la solution »), plus réservé à titre personnel quand il se plaint des pressions indépendantistes lors d’une discussion filmée à son insu :

« Je respecte la liberté d’expression, chacun doit pouvoir défendre ses idées, mais le club ne doit pas être utilisé à des fins politiques. Il y a une campagne menée contre nous [les dirigeants] par toute la mouvance souverainiste, parce qu’on refuse d’aider ou de leur donner de l’argent ».

« Le club devrait montrer des convictions plus fortes »

Une frilosité qui lui vaut l’inimitié d’un peu près tout le monde. Les supporters qui vivent loin de la Catalogne et qui ne partagent pas les idées indépendantistes, même s’ils ne font pas trop de bruit, et ceux qui estiment que Bartomeu trahit les principes fondateurs du club en restant à l’écart du combat politique.

« Le Barça s’est toujours tenu aux côtés du peuple catalan, et devrait continuer dans ce rôle, regrette Carles Ordiales, président de Seguiment FCB, une association de supporters clairement catalaniste. Cela fait partie de l’expression " mes que un club ". Le président essaie de maintenir une position neutre, mais c’est impossible quand des droits fondamentaux comme la liberté d’expression sont bafoués. Il faut montrer des convictions plus fortes au risque de déplaire ». Clin d'oeil à Joan Laporta et Pep Guardiola, deux visages assumés de l’indépendantisme à la tête du club il y a dix ans.

Le dialogue entre Bartomeu et Tsunami Democratic, s’il existe, n’a rien donné aux dernières nouvelles. L’organisation réclamait (exigeait ?) qu’une immense banderole avec le message « Espagne, sit and talk », soit visible au coup d’envoi. Réponse négative du club, habituellement pas trop regardant sur les nombreuses esteladas brandies au Camp Nou, ces drapeaux avec une étoile sur fond bleu pour symboliser les revendications d’indépendance de la région.

L’organisation politique, puisque ce n’est pas un parti, laisse la porte ouverte. Elle ne perd pas espoir de forcer la main du club au dernier moment. « Les joueurs sont aussi des citoyens catalans, explique-t-on. Comment pourraient-ils se sentir exclus d’une demande de dialogue avec l’État ? Nous sommes certains que plusieurs joueurs nous soutiendront publiquement. Des conséquences négatives pour le Barça ? Ce qui aurait des conséquences négatives, c’est que le plus grand club de Catalogne reste à l’écart d’une problématique aussi importante » C’est pourtant la tendance du moment.

« On n’attend rien du club ou des joueurs, même si on a demandé en vain que l’équipe porte le maillot de la senyera [celui aux couleurs jaune et rouge du drapeau catalan], déplore Carles Ordiales. Ça n’a pourtant pas posé problème de le mettre face à l’Atletico Madrid récemment. Et puis on ne demande pas que le club se positionne en faveur de l’indépendance, seulement en faveur des libertés et du droit d’expression ».

Comme d’autres, ce socio de longue date ne digère pas l’attitude de l’institution le 1er octobre 2017, quand les joueurs ont décidé de disputer la rencontre face à Las Palmas alors que la répression policière était féroce dans les rues pour empêcher (sans succès) la tenue du référendum illégal d’autodétermination. Un match finalement joué à huis clos, « pour montrer à quel point la Catalogne souffre », selon les mots de l’époque de Bartomeu, mais un match joué quand même, sans que Piqué ou un autre ne se mouillent pour la Catalogne.

Les joueurs du Barça prudents, Piqué compris

Si la mobilisation de mercredi suscite un certain nombre de fantasmes sur une possible annulation de la rencontre, les deux équipes ont pris leur disposition (elles logeront dans le même hôtel et partiront en même temps au stade dans leurs autobus respectifs), et le gouvernement catalan comme la Ligue jouent leur crédit là-dessus, après un premier report critiqué alors que le match aurait dû se disputer le 26 octobre. « Je crois que de tous les évènements ou manifestations qui ont eu lieu ces deux dernières années, celui-ci ne sera pas le plus déterminant, imagine Angel Iturriaga. Le grand objectif de Tsunami Democratic, c’est de donner de la visibilité à ses idées au niveau international, mais le rassemblement n’aura pas de conséquences directes sur le match ou sur la vie politique en Catalogne ».

D’autant moins que Pedro Sanchez, le premier Ministre socialiste sortant, fait encore le tour des gamelles pour trouver une majorité au Parlement à Madrid. La question indépendantiste attendra son tour, sauf si Messi se pointe avec un tee shirt « Cataluna is not spain, Independance now » devant Zizou après un slalom de fou furieux à la 90e. On attend de voir.