Catalogne : Du « rose » au « noir », quels scénarios pour une sortie de crise ?

RUBAN JAUNE La Catalogne est en ébullition depuis la condamnation à de lourdes peines de prison des dirigeants qui avaient proclamé l’indépendance en 2017, alors même que le processus politique est au point mort

Rachel Garrat-Valcarcel

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Jeudi soir, lors d'une manifestation d'indépendantistes catalans, à Barcelone.
Jeudi soir, lors d'une manifestation d'indépendantistes catalans, à Barcelone. — Joan Mateu/AP/SIPA
  • Depuis lundi, des émeutes ont lieu à Barcelone et en Catalogne pour protester contre la condamnation à de lourdes de peines de prison des dirigeants et dirigeantes catalans qui avaient prononcé l’indépendance la région il y a deux ans.
  • Une manifestation monstre a eu lieu ce vendredi.
  • Le dialogue est depuis longtemps rompu entre indépendantistes, toujours au pouvoir à Barcelone, et le gouvernement central à Madrid, plongé en pleine campagne électorale.
  • Une partie de la base indépendantiste se radicalise, comme de l’autre côté, ce qui laisse une sortie de crise rapide umprobable. 20 Minutes passe en revue les options.

Barcelone a connu sa quatrième nuit en sang, dehors. Les Catalans et Catalanes indépendantistes sont tous les soirs dans la rue depuis lundi. Depuis les sévères condamnations, de neuf à treize ans de prison ferme, prononcées par la cour suprême espagnole contre les principaux dirigeants et dirigeantes indépendantistes qui ont déclaré, unilatéralement, l’indépendance de la région, en octobre 2017.

Incendies, barricades enflammés et même affrontements avec la police rythment les nuits de la capitale catalane, notamment. Ce vendredi, les manifestants et manifestantes ont convergé vers Barcelone pour une grande manifestation et une grève générale. Le dialogue est au point mort entre les indépendantistes, toujours au pouvoir localement, et le pouvoir central espagnol, depuis deux ans, et les tensions s’aggravent20 Minutes a tenté de voir quels sont scénarios de sortie de crise, dans une situation où « tout est possible », dit le géopolitologue Philippe Moreau-Defarge.

Le scénario « rose »

On n’en prend pas vraiment le chemin. Ce scénario impliquerait « un dialogue rationnel et raisonnable entre Madrid et les indépendantistes catalans et la décision de la cour suprême bloque complètement cette perspective », estime, pour 20 Minutes, Philippe Moreau-Defarge, auteur de La paix demain, à paraître chez Odile Jacob.

Succédant au gouvernement PP (droite) de Mariano Rajoy, très intransigeant sur la question catalane, le socialiste Pedro Sanchez avait bien tenté de renouer le dialogue avec les partis catalans (ERC, à gauche et JxC, à droite). D’ailleurs, quand il prend le pouvoir via une motion de censure, en juin 2018, il a leur soutien. Mais c’est le retrait de ce soutien qui a provoqué les élections législatives d’avril.

ERC et d’autres font même du vote d’une loi d’amnistie pour les dirigeants et dirigeantes condamnées un préalable à un retour au dialogue. « Est-ce que les choses vont changer dans l’immédiat ? Non, dit à 20 Minutes Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Iris et à la Fondation Jean-Jaurès. Car il y a des élections générales le 10 novembre. Cet élément va certainement être utilisé par les indépendantistes et les plus nationalistes du côté espagnol. »

Le scénario de la fuite en avant indépendantiste

« On serait dans cette situation si les indépendantistes faisaient à nouveau un geste fort, comme l’organisation d’un nouveau référendum plus ou moins clandestin », dit Philippe Moreau-Defarge. « Ce serait répéter ce qui vient de se produire, pense Jean-Jacques Kourlandsky. Il y a des divergences d’appréciations au sein des indépendantistes : au parlement, où ils ont une majorité théorique, ils n’ont pas été capables de voter une résolution commune. »

Effectivement, l’unité, déjà bien entamée, des indépendantistes catalans, paraît, pour le moment, exclure cette option. Quim Torra, le président de la Catalogne, et les conservateurs de JxC, convertis de plus fraîche date qu’ERC à la cause indépendantiste, semblent vouloir organiser un nouveau référendum d’ici deux ans. Pour ERC, c’est une folie, « il n’est pas temps de mettre des dates », dit-on.

Seulement, les violences des nuits dernières et la grève générale de vendredi montrent bien que l’establishment indépendantiste​ se fait dépasser par une partie de sa base. Les violences « sont le fait des éléments les plus radicalisés, autour des comités de défense de l’indépendance et du parti d’extrême gauche indépendantiste CUP », explique le chercheur de l’Iris. Une partie plus radicale, mais tout aussi structurée. Depuis le début du processus, il y a près de dix ans, une partie de la société civile s’est organisée en associations, comme la puissante Assemblée nationale catalane (ANC). C’est notamment elle qui organise le 11 septembre les manifestations, souvent massives, de la « Diada », la fête nationale locale.

Le scénario de la fuite en avant de Madrid

Il n’y a pas des jusqu’au-boutistes qu’à Barcelone, il y en a aussi à Madrid. Pour le moment, ils ne sont pas au pouvoir – « le gouvernement actuel est plutôt prudent », dit Philippe Moreau-Defarge. Il n’est donc a priori pas question pour Pedro Sanchez, d’utiliser l’article 155 de la constitution pour suspendre l’autonomie de la Catalogne. C’est ce qu’avait fait Mariano Rajoy après la proclamation d’indépendance, en octobre 2017.

Utiliser cette arme jetterait « encore plus d’huile sur le feu que la décision de la cour suprême. Le gouvernement hésitera à utiliser ce genre de méthodes. C’est presque de l’irresponsabilité ». Mais dans un contexte de campagne électorale ? En réalité, Sanchez a beaucoup à perdre : la confiance de ses alliés potentiels de Podemos (plutôt contre l’indépendance mais qui souhaitent l’organisation d’un référendum) et puis aussi des députés. D’après les sondages, son parti, le PSOE, retrouve des couleurs inédites depuis une décennie dans la région, qui fut longtemps un bastion.

En face, la poussée du parti d’extrême droite Vox est aussi une réaction à la fièvre indépendantiste catalane. Le parti, réactionnaire et rétrograde sur bien des thèmes, est notamment favorable à une recentralisation des pouvoirs de toutes les régions vers Madrid. Il a tiré vers lui sur cette question le PP et Ciudadanos (centre-droit), favorables à l’application de l’article 155.

Le scénario royal

« Totalement improbable mais le plus intéressant » : Philippe Moreau-Defarge imagine l’intervention du roi, Felipe V. « Dans une monarchie il y a un roi qui, en principe, est une sorte d’arbitre suprême quand les situations sont graves. Donc, le roi pourrait dire que, face à cette situation extrêmement grave il faut faire un geste fort. Le seul qu’il pourrait faire c’est de gracier les indépendantistes. »

Jusque-là, le roi d’Espagne ne s’est pas démarqué par sa souplesse dans l’affaire catalane, ce qui a encore plus terni son image dans la région. La paralysie presque totale de la vie politique catalane et même espagnole peut-elle le faire changer d’avis ? Si aucune majorité n’a pu être trouvée après les élections d’avril – ce qui provoque les quatrièmes élections législatives en moins de quatre ans – c’est, en partie, parce qu’aucun parti ne veut adoucir sa position sur la question catalane. Les manifestations monstres de ce vendredi peuvent-elles jouer aussi ?

Quoi qu’il en soit, « ce geste serait un geste d’un courage extraordinaire. Car il y risquerait sa vie et son trône, car ça créait un ébranlement formidable », prévient Philippe Moreau-Defarge. On l’a déjà vu : les positions se radicalisent aussi du côté « espagnoliste », ce qui ne serait pas sans danger pour celui – fut-il roi – qui tendrait trop la main aux indépendantistes.

Le scénario du pire

C’est ce qui nous amène au scénario « le plus noir », que ne veut pas exclure Moreau-Defarge. « La situation est quand même très grave. Et on pourrait voir se développer une forme de semi-guerre civile autour de la Catalogne. Pourraient se développer des affrontements, des bagarres violentes, éventuellement avec des morts entre les Catalans purs et durs voulant l’indépendance et ceux qui ne veulent pas de l’indépendance. Il ne faut pas oublier que l’opinion est très divisée : c’est à peu près moitié-moitié. Ça ne serait pas une guerre civile avec deux armées organisées mais plutôt une violence permanente réelle. »

Le même geopolitologue d’invoquer les pages sombres de l’histoire : « L’arrêt de la cour suprême est très dangereux. En principe une cour suprême est composée de sages, de gens qui ont de la maturité, de l’expérience, qui savent ce qu’est la vie et qui font très attention, qui ont un souvenir, pas forcément personnel mais familial, de la Guerre civile de 1936-1939… »