Equipe de France : Didier Deschamps cherche-t-il à construire son héritage ?

FOOTBALL Habituellement très secret, le sélectionneur tricolore a accepté d’être l’objet principal d’un documentaire qui sera diffusé après le match contre l’Islande

Julien Laloye

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Didier Deschamps, le 7 octobre 2019 à Clairefontaine. Lancer le diaporama
Didier Deschamps, le 7 octobre 2019 à Clairefontaine. — J.E.E/SIPA
  • Didier Deschamps a pour la première fois accepté qu'un documentaire lui soit consacré, réalisé par son ami Nagui
  • L'entraîneur des Bleus, qui a toujours voulu se préserver des médias, a ressenti le besoin de prendre une part de lumière
  • Désormais intouchable, DD cherche-t-il à construire son héritage, alors que son rôle n'est pas toujours reconnu à sa juste valeur parmi les observateurs?

Une envie soudaine d’en apprendre un peu plus sur les Bleus vendredi soir ? Oubliez Islande-France, pour ce qu’on devrait y voir sur le terrain, c’est-à-dire rien de bien passionnant ni dangereux, sauf éruption volcanique impromptue de type Eyjafjallajökul. Considérez plutôt le documentaire qui suivra sur TF1 : Deschamps choisissant de s’exposer, avec ses proches, deux heures du long pour la première fois depuis qu’il est sélectionneur. Pour la première fois tout court, lui qui a pris l’habitude de protéger jalousement son intimité. Didier Face à Deschamps, sans doute un peu avant 23h, si la pub n’est pas trop longue.

L’ami Nagui aux manettes

Saine curiosité de la part du suiveur, toujours embêté quand il s’agit de prendre toute la mesure du grand patron du foot français. « Un vrai personnage de documentaire, à la fois gagneur extraordinaire, mais qui a aussi des aspérités et pour qui tout n’a pas été lumière », juge Théo Schuster, réalisateur du film Les Bleus 2018, au cœur de l’épopée russe, l’an passé. A l’époque, DD « ne fuit jamais la caméra, mais sans la chercher non plus ». L’idée d’un documentaire plus personnel n’aura pas tardé plus que ça. Intéressant d’ailleurs de se plonger sur les fondations. A notre question en conférence de presse, Deschamps a proposé la partition du gars qu’on a poussé sur scène à l’insu de son plein gré :

« On m’a sollicité plusieurs fois pour quelque chose de ce genre. En y réfléchissant, j’ai préféré le faire avec Nagui que je connais bien et en qui j’ai totale confiance, pour avoir quelque chose de plus vrai et de plus naturel. J’ai toujours fait en sorte de me préserver, là je m’expose un peu, pour donner à voir un regard un peu différent. Mais je vous rassure, j’en ai fait un, je n’en ferai pas deux »

Fake News Didier. Nagui, le très bon ami de 30 ans, se replonge un peu dans les discussions qui ont préludé au tournage. Une bouffe d’été en famille, qu’on imagine ensoleillée avec l’ami Ricoré, du bon taboulé, et la corrida de Cabrel en fond depuis le grenier. « Ça a commencé par un chambrage de Didier et de sa femme, qui m’ont interpellé : "Alors comme ça tout le monde me demande un documentaire, sauf toi ?" Je réponds en plaisantant que je ne les fréquente pas pour le boulot. C’est né comme ça en cinq minutes. J’ai dit oui à condition que Claude sa femme, et son fils, y participent également ». Deschamps à l’origine du projet plutôt qu’en bout de chaîne. On y reviendra.

Dugarry n’a pas souhaité participer

Le documentaire en lui-même ? Plutôt une bonne surprise, franchement, au vu du danger hagiographique encouru quand on demande à Jean-Louis Debré de faire la bio posthume de Jacques Chirac. Nagui a choisi de faire réagir le double champion du monde (joueur et entraîneur) à ce qu’on dit de lui, contradicteurs et sujet délicats compris (Le dopage à la Juve par exemple). Une idée de Dylan, le fils du sélectionneur. On a connu opposition plus légitime (Riolo et Ménès), mais ce n’est pas le PS non plus, et Christophe Dugarry n’a pas souhaité participer : « Il aurait pu dire ce qu’il voulait, mais il m’a répondu "Ca sert à rien, c’est ton pote, ce sera toujours gentil à la fin" ». L’animateur multicarte vante le résultat final : « Il a des attitudes qu’il n’a jamais eues devant une caméra, Je voulais qu’il puisse se raconter, qu’on le voit quand un proche lui dit qu’il l’aime. Il est beaucoup moins en contrôle, c’est le Didier que je connais ».

Les sous-titres maintenant. Pourquoi ce doc, pourquoi maintenant, alors que Didier Deschamps a toujours laissé la lumière aux joueurs ? Même le soir de la finale contre la Croatie, alors que c’était aussi un accomplissement personnel, jamais le sélectionneur n’a voulu enlever le mérite à Griezmann ou à Varane, quand les confrères le lançaient sur son destin exceptionnel, le seul avec Zagallo et Beckenbauer à devenir champion du monde en tant que joueur puis entraîneur.

On en vient au cœur du malentendu sur la personnalité du plus grand gagneur de l’histoire des Bleus : il transmet le sentiment de se ficher royalement de l’image qu’il renvoie, ainsi les reproches sans fin sur l’identité de jeu de l’équipe de France qu’il expédie l’air blasé. Alors que c’est tout l’inverse. Une anecdote parlante issue de Didier face à Deschamps : on apprend que l’ancien coach de l’OM, qui s’est fait refaire les dents après des années de moquerie à droite à gauche qui n’ont pas semblé l’affecter, peut se peser « jusqu’à deux ou trois par jour », vestige d’un complexe sur son poids à l’adolescence.

Des visées sur la Fédé, vraiment ?

Confidence amusée d’un proche : « Il a beau la jouer modeste, tu parles ! C’est un homme dévoré d’ambition, très soucieux de son image. Il faut analyser Deschamps par le prisme de cette ambition, qui n’est pas forcément négative, et par le souci qu’il a de laisser une trace ». Ce documentaire, du moins son envie, démontre que la trace n’est pas assez nette. Dans le panthéon sélectionneurs de l’équipe de France, il y a Jacquet dans le dôme, les autres éparpillés dans la pénombre. Deschamps, communiquant autrement plus habile que le guide des champions du monde 98, sent-il qu’il faut enfoncer la porte pour rejoindre son mentor dans le cœur des Français ? Ou bien souhaite-t-il simplement effectuer lui-même son inventaire pour clarifier ce qu’il laissera en héritage ?

Nagui estime que DD a imaginé le documentaire « comme une mise au point par rapport à certaines critiques, comme sur ses supposées opinions racistes ». L’obsession de l’image, toujours, alors que les diatribes de Benzema et Cantona commencent à sentir la naphtaline. « C’est devenu un homme charmant avec les journalistes, décrypte un confrère qui le connaît depuis longtemps. On le sent libéré d’un truc depuis qu’il est champion du monde. Après, est-ce qu’il y a un grand dessein derrière ça, une volonté de construire la suite ? Franchement, j’en sais rien » Le grand dessein pourrait ressembler à un poste de président de la fédération, que Noël Le Graët lui promet parfois sur le ton de la boutade. Mais cela reste à voir. 

« Il essaie d’entretenir la féerie du moment »

Surtout, Deschamps aime profondément son job. Il en maîtrise tous les recoins, tous les soubresauts, du rythme des rassemblements qui lui permet de profiter de la vie (« Didier est un épicurien, il aime la bonne bouffe, le bon vin, voyager, voir ses proches »), aux codes du vestiaire qu’il connaît par cœur malgré le décalage générationnel. Philippe Tournon, ancien attaché de presse des Bleus : « Il aime le terrain, c’est son truc. Il est curieux de tout, il a une connaissance incroyable sur le jeu. C’était déjà un entraîneur bis quand il était joueur, il a ça en lui. Maintenant qu’il n’a plus rien à prouver, il essaie d’entretenir la féerie du moment, et peut-être d’aller chercher encore un ou deux titres ». L’Euro d’abord, puisqu’il n’a pas encore digéré cette finale imperdable face au Portugal, puis encore une étoile au Qatar, tant qu’on y est.

« Vous pensez bien que je lui demande sans arrêt jusqu’où il compte aller, répond Nagui. Mais franchement, je pense qu’il n’en sait rien. A la fois, j’ai du mal à l’imaginer sans un nouveau challenge, mais je me dis aussi qu’il aime profondément cette vie et qu’il a une génération qui lui est dévouée. Des Mbappé ou des Pogba ont encore des années à jouer en Bleu, il peut se dire que ce serait dommage de ne pas les accompagner ».

Le dévouement n’est pas feint. Les deux garçons parlent dans le documentaire, et ce n’est pas pour dire des banalités. Pogba : « C’est comme un père pour moi, il m’a fait devenir un homme ». Mbappé : « Je pourrais mourir pour lui sur le terrain ». L’évidence : pourquoi lâcher des mecs qui vous vénèrent à ce point ? Deschamps est encore là pour dix ans. Largement de quoi faire un deuxième documentaire, ne lui en déplaise.