Coupe du monde de rugby: Le rugby japonais vise les quarts et la fin de l’indifférence

RUGBY L’équipe des Brave Blossoms, qui a participé à toutes les Coupes du monde depuis 1987 sans jamais dépasser la phase des poules, ouvre le bal du Mondial ce vendredi contre la Russie

Mathias Cena

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L'équipe japonaise de rugby avant son match contre l'Afrique du Sud, à Kumagaya, près de Tokyo, le 6 septembre 2019.
L'équipe japonaise de rugby avant son match contre l'Afrique du Sud, à Kumagaya, près de Tokyo, le 6 septembre 2019. — Shuji Kajiyama/AP/SIPA
  • L’équipe nationale japonaise, privée de quarts de finale en 2015 malgré trois victoires dont un exploit contre l’Afrique du Sud, va tenter de s’extraire d’une poule difficile.
  • Malgré une implantation ancienne, le rugby japonais jouit d’une popularité très faible, comparé aux niveaux des années 1980.
  • Une réforme du championnat national pourrait permettre au rugby nippon d’exister à nouveau.

De notre correspondant à Tokyo,

Le 19 septembre 2015, le monde du rugby s'est arrêté. Le Japon mené par l’entraîneur australien Eddie Jones vient de battre l’Afrique du Sud (34-32) en phase de poules de la Coupe du monde de rugby, hissant l’ovalie nipponne à la face du monde, et rappelant au passage aux Japonais l’existence d’un sport en déshérence chez eux.

L’exploit face au double champion du monde, baptisé par certains « le plus grand renversement de l’histoire », fait naître des espoirs pour l’équipe nationale des Brave Blossoms, qui malgré une présence assidue en Coupe du monde depuis 1987, n’avait triomphé qu’une fois jusque-là, contre le Zimbabwe en 1991. Les espoirs sont vite douchés par une élimination au premier tour, malgré deux autres victoires contre les Etats-Unis et les Samoa, mais les Blossoms rentrent au pays en héros.

Une première place en quarts dans l’histoire du Japon ?

Quatre ans plus tard, quasiment jour pour jour, s’ouvre au Japon le premier Mondial de rugby du continent asiatique. Le ruck médiatique de 2015 est un peu retombé, malgré la sortie d’un film sur l’exploit, The Brighton Miracle, habilement programmée ce jeudi, à la veille du coup d’envoi de la Coupe. Le Japon, 10e nation au dernier classement World Rugby, vise une place en quarts de finale, mais trouvera sur sa route la Russie (en match d’ouverture ce vendredi soir) et les Samoa, mais surtout l’Ecosse (7e mondiale) et l’Irlande (2e). « C’est réalisable », pense malgré tout Hinato Akimoto, expert du rugby japonais derrière le site francophone de référence sur le sujet, Japon Rugby.

« Chaos organisé »

L’équipe dispose de quelques atouts dans sa manche. « Le jeu japonais, dit-il, c’est du "chaos organisé", comme l’appelle l’entraîneur Jamie Joseph, c’est laisser le ballon en vie, avec des joueurs techniques, des relances folles. »  Hinato n’est cependant pas convaincu par les choix du sélectionneur, qui dans sa liste des 31 a retenu le nombre record de 15 joueurs étrangers ou nés à l’étranger. Signe des difficultés de renouvellement des postes, l’effectif 2019 compte plusieurs vétérans comme le capitaine Michael Leitch, le talonneur Shota Horie ou le demi de mêlée Fumiaki Tanaka qui disputent leur 3e Mondial. Le Néo-Zélandais Luke Thompson, rappelé par Jamie Joseph à l’âge vénérable de 38 ans, portera lui les couleurs des Brave Blossoms pour la 4e fois en Coupe du monde.

Le coach de l'équipe japonaise de rugby, Jamie Joseph, à Tokyo le 29 août 2019.
Le coach de l'équipe japonaise de rugby, Jamie Joseph, à Tokyo le 29 août 2019. - Kazuhiro NOGI / AFP

Une faible popularité

Le rugby et le Japon, c’est une vieille histoire. Le sport est présent dans l’Archipel depuis le XIXe siècle. Des championnats nationaux lycéen et universitaire existent respectivement depuis 1918 et 1964. Plus d’une vingtaine de mangas sur le thème du rugby ont été publiées dans l’Archipel, et plus récemment, une série sur fond de ballon ovale a été diffusée tout l’été sur la chaîne de télévision nipponne TBS. Pourtant, le ballon ovale n’a jamais suscité aussi peu d’intérêt dans le pays, et malgré l’exploit des Brave Blossoms il y a quatre ans, le nombre de pratiquants licenciés du sport a chuté de 122.000 en 2011 à 108.000 en 2018 (contre 258.000 en France, deux fois moins peuplée). Interrogés sur les joueurs de l’équipe nationale, la plupart des Japonais ne peuvent généralement citer qu’un nom, celui d’Ayumu Goromaru, le rugbyman nippon qui détient le record de points inscrits en Coupe du monde (58). Problème : Goromaru, l’un des artisans de la victoire de 2015 - passé brièvement par Toulon -, n’est plus dans l’effectif.

Le manga « All Out !!», dans le monde du rugby, est publié au Japon depuis 2012 et a fait l’objet d’une adaptation animée

« Le rugby a énormément perdu en popularité depuis les années 1980, où il était supérieur au football », explique Hinato. Un effondrement attribué notamment au refus des instances nipponnes de professionnaliser le championnat en 1995, au moment où l’International Board (aujourd’hui World Rugby) a mis fin à « l’obligation d’amateurisme » qui était jusque-là une valeur centrale du rugby – ouvrant la voie à une professionnalisation du sport, d’ailleurs déjà en marche, et permettant aux clubs de signer des contrats professionnels avec leurs joueurs. « Ca a été l’un des deux gros tournants, note Hinato, avec le désastre de Bloemfontein », la ville sud-africaine où le Japon a encaissé un mémorable 145-17 face à l’équipe B des All-Blacks pendant la Coupe du monde 1995.

La professionnalisation pour sauver le sport ?

« Aujourd’hui, la Top League est un championnat intermédiaire, avec des clubs qui appartiennent à des grandes entreprises et des joueurs semi-professionnels, salariés, qui ont ainsi un emploi assuré après la fin de leur carrière sportive », poursuit le spécialiste. Les équipes n’ont pas de stade attitré et peuvent donc jouer « à domicile » à l’autre bout du Japon. « Difficile d’attirer des spectateurs dans ces conditions, déplore Hinato. D’ailleurs, sur 5.000 qui vont au stade, 3.000 sont généralement des invités. » En août, la finale de Top League entre les Kobelco Steelers de Kobé et les Kubota Spears de Chiba, dans la banlieue de Tokyo, a attiré moins de 8.000 spectateurs.

Pour relancer le rugby japonais, beaucoup évoquent sa nécessaire professionnalisation. Fin juillet, Katsuyuki Kiyomiya, figure du rugby japonais, a annoncé son intention de lancer un championnat professionnel, avec 12 équipes basées dans les 12 villes qui accueillent les matchs du Mondial. « L’événement que les spécialistes attendent le plus aura donc lieu après la Coupe du monde, quand il annoncera les détails de ce projet », pense Hinato. Lors de sa présentation, Kiyomiya a estimé que le rugby japonais dépensait chaque année 28,6 milliards de yens (240 millions d’euros), soit le 3e budget au monde, mais ne rapportait que 3,8 milliards de yens. « Ce n’est pas tenable, a résumé un membre du conseil d’administration de la Fédération de rugby japonaise. Il faut changer ça par tous les moyens. »