Le Tour de France déraille: Francis Pélissier, premier maillot jaune à abandonner

CHUTE A L'ARRIERE Pourquoi Francis Pélissier a-t-il abandonné alors qu’il portait le maillot jaune, lors d’une dantesque étape du Tour de France 1927 ? Avait-il triché ? Etait-il malade ? Retour sur un mystère vieux de près d’un siècle

Jean Saint-Marc

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Francis Pélissier (en troisième position, à droite), à la conquête du maillot jaune sur le Tour de France 1927.
Francis Pélissier (en troisième position, à droite), à la conquête du maillot jaune sur le Tour de France 1927. — Staff / AFP
  • A l’occasion des étapes des Alpes du Tour de France, 20 Minutes, en partenariat avec Retronews, vous propose de revenir sur les grandes défaillances de coureurs.
  • Celle de Francis Pélissier en 1927 fut particulièrement spectaculaire : c’est le premier coureur à avoir abandonné alors qu’il portait le maillot jaune.

Cet été, 20 Minutes revient sur des grandes défaillances du Tour de France​ à l’occasion des étapes des Alpes, en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, la « défaillance terrible » de Francis Pélissier, « l’homme dont nul exploit surprenant ne devrait surprendre. »

On croit entendre l’émotion dans la voix de l’envoyé spécial, 92 ans plus tard. Encore tout ému par une étape dantesque, Gaston Benac dicte, d’un ton enflammé, son article, depuis un bistrot brestois : « Je viens de vivre une des étapes les plus émouvantes, les plus sensationnelles de l’histoire du Tour de France, une de ces étapes qui font époque et qui restent gravées dans la mémoire par ses tons brutaux, ses découpures violentes, trop tranchées même. »

Son « canard », La Petite Gironde, accroche bien sûr l’information à sa Une, comme la plupart de ses concurrents. Le Tour de France, qui n’avait alors que 23 ans, vient de vivre une première, en ce 24 juin 1927 : un maillot jaune qui abandonne. « Nous avons vécu aujourd’hui une journée extraordinaire. L’abandon de Francis Pélissier a causé une grande émotion », embrayent les journalistes de Paris-Soir, depuis « Brest, une ville triste par excellence, un port lugubre où la pluie tombe inlassablement. »

« La bouche ceintrée dans un rictus nerveux »

L’étape entière a été disputée « sous un violent vent debout, sous un ciel fin, où roulaient des nuages inquiétants », toujours selon Gaston Benac. Son confrère Emile Condroyer, du Journal, était mieux placé que lui – ou en tout cas il le fait croire avec talent. Il était aux premières loges pour les deux moments marquants de cette étape entre Dinan et Brest :

  • Peu après Guingamp, Francis Pélissier est lâché par les favoris : « Pélissier, le cou tendu hors du guidon, pesait, debout, sur ses pédales. […] En voyant filer devant lui ces hommes dopés par ce coup du sort qui éteignait deux étoiles, il eut un brusque plongeon de la tête, comme si quelque chose s’était rompu. »
  • Il craque 50 bornes plus tard, à Morlaix : « Demi-couché sur le cadre d’acier de sa machine, il resta là à regarder la foule, la bouche cintrée dans un rictus nerveux. Des minutes. Il ne repartait pas. »

« Fais pas ta demi-mondaine », glorieuse insulte des années 1920

Les reporters relatent alors un dialogue surréaliste entre les spectateurs et le champion. Ils hurlent des « Allez Francis », « Tu les auras demain ! » Il leur répond : « J’en ai marre, je suis trop vieux pour le Tour. » Et cette sentence tombe de la foule : « Fais pas ta demi-mondaine ! »

En 1927, on savait encore insulter avec talent. On savait aussi écrire. « Le grand athlète n’avait plus la cadence ; son buste sec et long semblait flotter littéralement. Le moral, si beau hier, si vivace, était tué. Le cadet des Pélissier avait senti venir vers lui la défaillance », narre Gaston Benac. Plus lyrique encore, Jean de Lascoumettes, de L’Intransigeant : « Le terrible homme au marteau avait asséné son coup sur le crâne du grand. […] Plus le coureur est grand, plus la chute est profonde. »

Pélissier, un tricheur ?

Comment l’expliquer ? Les plus idéalistes des reporters estiment que son épuisement est compréhensible. L’envoyé spécial de L’Œuvre affirme, au contraire, que ce « coup de tête » s’explique par… la tricherie. « Il a déclaré qu’il abandonnait parce qu’il souffrait de crampes, mais nous n’attacherons aucune importance à cette déclaration », peut-on lire dans ce périodique qui publiait, quelques années plus tôt, le magistral feuilleton d’Henri Barbusse Le Feu. « En réalité, Francis Pélissier a été aperçu à deux reprises, avant Morlaix, alors qu’il se faisait tirer par une automobile. […] Pour couper court à la sanction, il est parti en claquant les portes. »

Vrai scoop ou calomnie ? Pour résoudre ce mystère vieux de près d’un siècle, nous avons appelé le journaliste quasi centenaire Jacques Augendre, ancien de L'Equipe :

Le fait qu’il ait abandonné sur un coup de tête est crédible, les frères Pélissier étaient de vrais cabochards, toujours dans les coups fourrés, qui ont souvent eu maille à partir avec la direction du Tour. Mais en réalité, ce n’est pas un coup de gueule. Pélissier a souffert d’une broncho-pneumonie au cours de l’hiver précédent. Il n’avait pas entièrement récupéré et le déluge qui est tombé sur l’étape, ce jour-là, l’a fait flancher. »

Le vaillant Pélissier, double champion de France, vainqueur de Bordeaux-Paris, de Paris-Tours et de deux étapes de la Grande Boucle, a avoué, après l’arrivée de ce Tour 1927, s’être engagé sur l’épreuve à contrecœur. « Nous ne sommes partis que parce qu’il fallait bien une équipe française sur le Tour », confie-t-il à Paris-Soir le 1er juillet 1927. ll reconnaît qu’il était en assez mauvaise forme pendant la course… et que c’est son coéquipier, Ferdinand Le Drogo, qui l’a achevé.

Sublimé par les vivats des spectateurs, ce jeune cycliste breton était « trop fougueux » pour Pélissier. « Je n’ai pas pu retenir mon Breton : dès le départ, le voilà qui sonne les cloches ! J’essayais de le calmer, mais vlan ! Il s’en allait ! Il s’en allait ! Et c’était beau. » Mais c’était trop pour Pélissier, qui « épuisé et dégoûté », renonça à son beau maillot jaune. Et devinez quel traître l’enfila le soir même à Brest ? Le Drogo, évidemment.