«Mais bon sang, il y a quoi à cacher?», Tony Chapron vote pour une libération de la parole des arbitres

INTERVIEW A l’occasion de la sortie de son livre, l’ancien arbitre international a évoqué avec nous la question de l’isolement médiatique et sportif des arbitres...

Propos recueillis par B.V.

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L'arbitre français Tony Chapron, lors du match Nantes-PSG le 14 janvier 2018.
L'arbitre français Tony Chapron, lors du match Nantes-PSG le 14 janvier 2018. — AFP
  • L'ancien arbitre Tony Chapron publie un livre dans lequel il revient entre autre sur l'incident du tacle l'an passé.
  • Il évoque aussi ses pistes pour améliorer l'arbitrage.
  • «20 Minutes» l'a interrogé sur la question de la libération de la parole des arbitres.

Il y a bien sûr l’affaire du tacle Diego Carlos, mais le temps que cette interview arrive jusqu’à vous, vous aurez sans doute déjà tout entendu de ce que « l’arbitre tacleur » Tony Chapron a à dire sur le sujet. Et puis il y a plein d’autres trucs, pas moins intéressants, sur l’arbitrage. Dans son livre Enfin libre ! (sorti le 7 novembre), l’ancien sifflet international, à la retraite depuis quelques mois et désormais consultant pour Canal+, se pose notamment la question du mutisme et de la désincarnation des arbitres, considérés comme des « pions interchangeables ». On lui a demandé de développer.

Dans votre interview à L’Equipe il y a une dizaine de jours, vous disiez qu’on entend tout le monde parler d’arbitrage sauf les arbitres. Pourquoi ?

D’abord parce qu’on nous l’interdit, ce qui est un paradoxal dans un monde hyper médiatisé. Tous les week-ends, tout le monde parle arbitrage avant, après ou pendant les matchs. Sauf nous. On est dans le fantasme permanent où chacun a sa vérité. Je pense qu’il serait bon que les arbitres puissent communiquer et exprimer leur position, pourquoi ils ont pris telle ou telle décision.

Comment expliquer que ce ne soit pas le cas ?

Il y a un pouvoir qui s’exerce sur les arbitres : « vous êtes les outils, vous n’avez pas à vous exprimer ». Les arbitres sont interchangeables, ils n’ont pas le droit d’avoir un avis, de s’exprimer. Ce sont des pions. Comme on ne veut pas de personnalité, alors on les cadenasse complètement. On doit changer la façon de gérer les arbitres. On doit leur apprendre à penser, à parler, à réfléchir.

Vous parlez des arbitres comme s’ils étaient déshumanisés…

On a désincarné la fonction. Ils n’ont pas de personnalité car on les en prive. C’est une griffe de l’arbitrage… Quand on avait Wurtz, Quiniou ou Vautrot au sifflet, c’était pas les mêmes matchs. Aujourd’hui, ce qu’on demande c’est une uniformité. Je vais citer Bakounine [un philosophe & sociologue russe], ça fera classe (rires). « L’uniformité c’est la mort, la diversité c’est la vie ». J’aime bien ce principe de vie. C’est flippant de penser que tout est pareil partout. On peut comprendre qu’on ait envie d’être jugé de la même manière, mais la façon de rendre la justice me semble personnelle. C’est tout le problème de l’interprétation dans l’arbitrage : les arbitres font avec leur philosophie, c’est de la jurisprudence permanente.

Est-ce un argumentaire que tiennent aussi vos anciens collègues, particulièrement les plus jeunes ?

Ils sont conditionnés à fonctionner dans ce système. Ils ont intégré dans leur mode de fonctionnement qu’il fallait se taire, ne pas exprimer d'opinions. Ils sont muets. C’est un peu triste. Malheureusement pour faire carrière ils ont compris qu’ils devaient se taire alors ils acceptent, mais ça les emmerde. La parole est assez ouverte en petit comité, mais on fait attention à qui on parle et qui il y a autour de soi. Mais il y a une souffrance. Parce qu’ils sont tellement sur la défensive qu’en fait c’est douloureux. Pour moi, écrire ce bouquin, ça a été une libération. On ne parle pas assez, c’est du délire.

Il n’y a pas qu’en France que les arbitres sont muets. On ne voit jamais un arbitre international commenter l’un de ses propres matchs…

L’UEFA est très claire : tous les matchs arbitrés jamais vous ne verrez un arbitre s’exprimer dans la presse, avant ou après. Celui qui le ferait serait sanctionné.

Ça vous est déjà arrivé de le faire ?

Je l’ai fait une fois après un Marseille-Lorient où on avait fait beaucoup d’erreurs. Et à la fin je suis allé m’expliquer, j’ai dit « on s’est trompé on ne va pas bien dormir ». L’opinion publique avait dit que c’était « vachement bien d’assumer ». Mais la DTA (direction technique de l’Arbitrage) m’a défoncé. Plus d’interview, terminé.

Tony Chapron, en mai 2009 à Valenciennes.
Tony Chapron, en mai 2009 à Valenciennes. - 20090513

Ce serait une solution, pour vous, que les arbitres viennent s’expliquer régulièrement devant les micros après les matchs ?

On pourrait leur demander aux arbitres de s’exprimer après le match de venir en conférence de presse répondre à deux ou trois questions, mais le problème serait que ça pourrait stigmatiser certains.

C’est le métier qui veut ça…

OK mais on ira voir l’arbitre quand ? Quand il a fait une erreur… J’aimerais changer le paradigme. On ne parle de l’arbitre que par le biais de l’erreur. On va construire des arbitres craintifs et donner une sale image d’eux. Je propose quelque chose : toutes les semaines, le manager des arbitres vient en conférence de presse avec un arbitre de Ligue 1 et on débriefe la journée d’avant. On a sélectionné des séquences et on vous explique ce qu’il s’est passé sur le terrain. « Voilà là il y avait pas le bon angle et la décision n’est pas bonne, l’arbitre le reconnaît » ou « voilà pourquoi là il a décidé de siffler penalty en vertu du règlement ». Ce serait utile et pédagogique pour expliquer la règle. Et c’est aussi une preuve d’humilité de reconnaître publiquement qu’on peut se tromper. Ça enlèvera de la frustration aux arbitres et aux spectateurs.

D’une manière globale, pour les journalistes, un arbitre est très dur d’accès…

C’est un monde inaccessible mais on en souffre.  Oui ils ont peur des micros, mais moi le premier je considérais dans bien des cas le journaliste comme un ennemi. C’est le jeu qui s’opère où chacun campe sur ses positions car personne ne se connaît alors qu’il suffirait d’aller boire un café ensemble pour en apprendre sur le métier de l’autre. Ce serait faire preuve d’humilité que d’aller vers les journalistes et de parler ensemble. La vraie question qu’on doit se poser c’est « quelles sont les relations sociales qu’un arbitre tisse avec les autres acteurs du foot ? ». Il n’y en a pas. On ne parle pas aux joueurs, aux coachs, aux présidents, et pas aux journalistes. Le dialogue n’existe pas. L’arbitre vit en vase clos.

Mais ouvrons ! Ouvrons ! C’est la grande famille du football, mais les seuls qui sont jamais invités, ce sont les arbitres. Mais ils n’invitent personne non plus. Je pense qu’on va évoluer un jour. Mais il faudra une révolution. On ne les connaît pas et on ne les comprend pas. Envoyons les arbitres s’entraîner dans les clubs une fois par mois, qu’ils apprennent à se connaître avec les joueurs, qu’on en fasse un temps d’échange. Mieux connu, ça veut dire mieux compris. Invitons aussi les journalistes à nos stages. Je me souviens de stages où on était briéfé avant que les journalistes arrivent et on ne pouvait pas leur montrer certaines choses. C’est la culture du secret ça. Qu’est ce qu’on doit cacher ? Y a des valises de billets qui circulent ? Non, venez !

Tony Chapron en vive discussion avec Nabil Dirar lors d'un match de Monaco, le 6 février 2016.
Tony Chapron en vive discussion avec Nabil Dirar lors d'un match de Monaco, le 6 février 2016. - Lionel Cironneau/AP/SIPA

Vous préconisez dans votre livre de s’inspirer des autres sports. Au rugby ou un football américain par exemple, les arbitres sont munis de micros pour expliquer en direct leurs décisions. Ce serait une bonne idée, non ?

Je ne suis pas du tout fermé à ces aspects de communication. On peut s’inspirer des autres sports pour tout un tas de choses. Bien sûr, il faut équiper les arbitres d’un micro. Développons cette idée de dialogue, faisons écouter ce qu’il se dit sur le terrain. Mais bon, il y a quoi à cacher ? Nos faiblesses ? Que les arbitres parlent mal aux joueurs ? Aujourd’hui, ça me semble assez improbable dans la mesure où tout est filmé et que Canal s’amuse beaucoup à retranscrire les dialogues. Pourquoi vouloir entretenir ce mythe du secret ? Ça m’exaspère.

La libération de la parole est aussi quelque chose de personnel. Y a-t-il un suivi psychologique des arbitres ? Vous avez avoué être allé voir quelqu’un après vos épreuves l’an passé…

Non il n’y a rien. La seule qui a été mise en place c’est le syndicat des arbitres (le SAFE) qui l’a proposé, un numéro de téléphone pour appeler quelqu’un en cas de mal-être. Mais c’est payé par le syndicat, pas la Fédération. Ça prouve une fois de plus la place de l’arbitre dans l’institution : on se soucie peu de son bien-être, de sa psychologie. Ça ne fait pas partie des préoccupations. Le mal est profond.