Martial recadré, Mbappé en salle d'attente, Falcao retapé... Les décisions qui ont changé le destin de Jardim à Monaco

FOOTBALL Le coach portugais n’a pas hésité à faire des choix forts pour le bien de ses joueurs majeurs, qui lui ont finalement permis d’obtenir de très bons résultats pendant quatre ans…

N.C.

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Leonardo Jardim, l'homme qui murmurait à l'oreille du Tigre.
Leonardo Jardim, l'homme qui murmurait à l'oreille du Tigre. — Frank Augstein/AP/SIPA

Le pincement au cœur est sincère. Leonardo Jardim renvoyé de l’AS Monaco, c’est une grande partie de nos habitudes de suiveurs de la  Ligue 1 qui s’effondrent. C’est qu’on avait notre petite routine avec le coach portugais. Ses dirigeants lui livraient des jeunes talents, il en faisait des joueurs de foot, certains partaient tout de suite, d’autres plus tard, toujours pour une blinde. Et lui repartait pour un tour après un podium en championnat, qu’il agrémentait d'un beau parcours en Ligue des champions tous les deux ans. Fini tout ça. Mais on ne laissera pas partir le bon Leo comme ça. De Martial à Mbappé, de Fabinho à Falcao, Jardim a pris certaines décisions qui ont grandement influencé son histoire sur le Rocher. Elles valent bien qu’on s'y attarde quelques minutes.

  • Le coup de pression sur Martial

L’histoire >> La Beaujoire, le 24 août 2014. Jardim vient de débarquer, on se demande encore qui est ce bonhomme qui succède au charismatique Claudio Ranieri et qui vient de se faire fesser à Bordeaux. A l’heure de jeu de cette rencontre à Nantes, il fait entrer Anthony Martial à la place d’Ocampos… Avant de le faire sortir, à quelques minutes de la fin. L’humiliation suprême pour un joueur, surtout quand on est un grand espoir du pays.

La phrase de Jardim (dans So Foot) >> « Au bout de cinq minutes à Nantes, j’ai vu que Martial n’appliquait pas les consignes que je lui avais données tout au long de la semaine. Je lui demandais d’être plus ambitieux, plus impliqué, de travailler plus parce qu’il avait le talent. C’est là que j’ai décidé de sévir et de marquer le coup. Que la sanction soit publique l’a blessé dans sa fierté et l’a poussé à réagir ».

La suite >> Martial s’affirme, inscrit 9 buts en Ligue 1 et s’amuse à ouvrir toutes les défenses de Ligue 1. Monaco termine à la 3e place, et le joueur part à Manchester United à l’été 2015 contre 80 millions d’euros.

  • Seul contre tous à ne pas (trop) faire jouer Mbappé

L’histoire >> Octobre 2016, Kylian Mbappé, récent champion d’Europe avec les U19 à seulement 17 ans, s’impatiente. Il a signé pro à Monaco en fin de saison précédente, a déjà été l’objet d’une offre de 40 millions d’euros de Manchester City, et les dirigeants lui avaient promis qu’il serait pleinement intégré à la rotation dès le début de saison. Mi-octobre, il ne compte que 49 minutes de jeu en championnat, malgré les interventions venues d’en haut et les louanges de ses coéquipiers.

Son père se plaint dans une interview à L'Equipe d’une « gestion illisible » de la part de Jardim. « On ne s’attendait pas à ce qu’il devienne titulaire, mais on n’imaginait pas qu’il soit le sixième attaquant. Sinon, il ne serait pas resté », s’emporte Wilfrid Mbappé. Le coach portugais ne bronche pas sous la pression, le titularise une fois sur deux ou trois, jusqu’en février, où le gamin explose en France comme en Europe. Bref, il l’a fait jouer quand il le sentait prêt.

La phrase de Jardim (dans le JDD) >> « Avec Kylian, j’ai agi comme un père. Dans l’intimité du groupe, je lui ai aussi indiqué la direction à suivre. Mon rôle, c’est de dire la vérité au joueur, pas de lui répéter qu’il est le meilleur ».

La suite >> Mbappé marque 12 buts en championnat entre février et mai, plus six en matchs à élimination directe en Ligue des champions. L’ASM est sacrée championne de France devant le PSG et atteint les demi-finales de la C1, tout en faisant danser l'Europe. Cela restera la plus belle saison du coach portugais sur le Rocher.

  • L’évolution de Fabinho, presque contre son gré

L’histoire >> Jusqu’à l’été 2016, Fabinho, c’est pour tout le monde ce Brésilien qui a vaguement joué un jour un match avec le Real, qui constitue un solide latéral droit et qui ne rate jamais un penalty. Et puis Jardim prend la décision de le faire monter à la récupération, poste qu’il a déjà occupé à ses tout débuts. Le joueur s’y sent bien, mais exprime une légère frustration. Appelé en Seleçao quand il jouait latéral droit, il ne l’est plus. « Je préférerais jouer latéral mais disons que, si j’étais appelé en sélection en tant que milieu de terrain, je changerais peut-être d’avis », dit-il. Jardim entend, mais ne change pas de plan. Pas le genre à se laisser attendrir. Il a raison. Le Brésilien forme peu à peu un redoutable duo avec Bakayoko, et prend une grande part dans l’historique saison 2016-2017 du club.

La phrase de Jardim (en conférence de presse) >> « Jamais je ne ferai jouer un joueur de ce niveau arrière droit ».

La suite >> Après un transfert avorté au PSG en 2017, le Brésilien s’est engagé à Liverpool l’été dernier. L’ASM est heureuse parce qu’elle a récupéré 50 plaques, le joueur un peu moins. Il n’a toujours pas joué la moindre minute en Premier League, Klopp lui préférant Henderson, Wijnaldum ou Milner. On va dire qu’il a ses raisons.

  • La reconstruction physique et mentale de Falcao

L’histoire >> Eté 2016, encore et toujours. Après deux saisons en prêt à Manchester United puis Chelsea, Radamel Falcao revient à Monaco en piteux état. Il a marqué cinq buts en 24 mois, le genou grince, bref, le Colombien est une loque. A 30 ans, tout le monde le pense perdu pour le foot. Sauf Jardim. « Je vais t’aider à redevenir le grand buteur que tu étais. Tu vas à nouveau faire peur », lui glisse le coach portugais dès la préparation, comme le raconte le JDD. Pour ça, il va lui proposer un programme aux petits oignons, avec l’aide du staff médical, réfléchir à un système tactique à deux attaquants pour qu’il n’ait à se concentrer que sur le but, et lui faire du bien au moral en lui confiant le brassard de capitaine.

La phrase de Falcao (au Canal Football Club) >> « Il a été très important, il m’a dit qu’il comptait sur moi. Avec ce nouveau rôle de grand frère, je me sens revivre. Je redécouvre des sensations ».

La suite >> Comme Fabinho, il a porté Monaco vers le titre de champion (21 buts) et le dernier carré en Ligue des champions (7 buts). On se souviendra longtemps de son but de folie en 8e de finale aller sur la pelouse de Manchester City, quand il avait fait joujou avec Stones avant de lober Caballero depuis l’entrée de la surface. La saison dernière, il a encore planté 18 buts en L1. Le Colombien sait que Jardim lui a offert une fin de carrière inespérée.

  • Bonus : Le jour où il a (définitivement) gagné nos cœurs

Sous ses petits airs de ne pas y toucher, Leonardo Jardim possède un grand sens de l’humour. Ceux qui l’ont côtoyé à Monaco le disent. Moqué (gentiment ou non) lors de ses deux premières saisons pour son français approximatif et le lien entre sa nationalité et le style de jeu défensif de son équipe (le bâtiment, tout ça...), il avait ironisé sur tout ça en 2017, à la fin de la magnifique saison de l’ASM. « En 2014 et 2015, j’ai gagné la truelle d’or, si je gagne cette année le trophée UNFP ce sera une progression », avait-il lancé en se marrant. Il l’avait emporté, bien sûr, et nous avait ensuite régalé avec ce montage délicieux. «Obrigado Mister», comme le dit l'ASM dans le communiqué officialisant le divorce.