Présidentielle au Brésil: Trente-cinq ans après Socrates, comment le foot professionnel fait le jeu du candidat d'extrême droite

FOOTBALL Des joueurs comme Lucas Moura et Felipe Melo se sont prononcés en faveur du candidat d'extrême droite, Jair Bolsonaro, alors que les Brésiliens vont aux urnes le 7 octobre...

William Pereira

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A gauche, le candidat Bolsonaro, à sa droite, le joueur Felipe Melo
A gauche, le candidat Bolsonaro, à sa droite, le joueur Felipe Melo — Twitter

Trente-trois ans après la chute du régime, le spectre de la dictature militaire plane de nouveau au-dessus du Brésil, où les citoyens iront le 7 octobre aux urnes afin d’élire leur nouveau président. Ce spectre a un visage, un nom - Jair Bolsonaro – et déjà un surnom, le « Trump brésilien ». Sobriquet pas peu mérité pour ce militaire de formation, dont les intentions de vote (autour des 32 %) ont grandement contribué à l’augmentation de 140 % de l’action du fabricant d’armes national fogo Forjas Taurus, fin septembre.

Pro-armes (bien qu’ayant fait l’objet d’une tentative d'assassinat le 7 septembre), mais aussi homophobe, raciste, misogyne, négationniste sur les bords (« il n’y a pas eu de coup d’Etat en 1964 », déclarait-il sur TV Cultura), Bolsonaro effraye les classes populaires autant qu’il séduit certaines élites, parmi lesquelles les footballeurs professionnels. Selon un sondage réalisé par UOL, le candidat du Parti Social Libéral (PSL) recueille 20,72 % d’avis favorables au sein de la caste, soit 15 points de plus que Lula, pourtant interdit de se présenter. Un soutien qui se concrétise depuis plus d’un an sur les réseaux comme dans l’espace médiatique.

Des soutiens sur le Web, de Lucas Moura à Felipe Melo

Le 10 septembre dernier et comme souvent sur Twitter, l’ancien Parisien Lucas Moura consacre ainsi un peu de temps à ses followers. Le ton est moins léger que d’habitude. « Vous voulez faire face aux bandits avec quoi ? Il [Bolsonaro] ne promeut pas la violence, il promeut la justice et que les malfrats aient peur de la police. Mais si vous avez une meilleure solution… », répond le joueur à qui lui faisait remarquer que le programme pro-armes du candidat PSL était incompatible avec la teneur religieuse de son discours. Les échanges se multiplient, les réponses maladroites aussi. Lucas finira par se défendre en zone mixte après un match de Tottenham : « je n’ai pas à parler que de football. Je m’inquiète aussi pour mon pays. »

Une semaine après la polémique Lucas – qu’il avait pris soin de défendre furtivement sur les réseaux – le milieu de terrain de Palmeiras, Felipe Melo, défraye la chronique en allant beaucoup plus loin : dans une flash-interview d’après match, le bonhomme trouve le moyen de caser un « ce but est pour notre futur président Bolsonaro » au beau milieu d’une analyse tactique (à 40 secondes sur la vidéo ci-dessous). Il s’était déjà déclaré en faveur du candidat PSL un an plus tôt.

En 2017, le joueur de Corinthians, Roger, avait supprimé son compte Instagram après avoir posé avec Bolsonaro sans que l’on connaisse réellement ses intentions politiques. Pour son coéquipier, Jadson, c’était beaucoup plus clair : la même année, ce dernier déclarait : « j’ai déjà vu des interviews de Bolsonaro sur Youtube, ça m’a l’air d’être un gars correct. S’il se présente à la présidentielle, je voterai pour lui. » Déroutant quand on connaît l’histoire politique du club pauliste.

Parenthèse démocrate dans un foot conservateur

Corinthians, trente-cinq ans plus tôt. La défunte star Socrates profite de sa notoriété pour fédérer une équipe dans le but de mener un combat idéologique contre une dictature sur le déclin. Encarté au PT (Parti des Travailleurs) au même titre que ses coéquipiers Wladimir ou Casagrande, il participe activement, en 1983 et 84 au mouvement des « Diretas Ja », en faveur d’élections démocratiques directes – il y côtoie un certain Lula – et participe avec son équipe à une expérience sportivo-sociale inédite, la démocratie corinthiane. Un monde où mises au vert sont bannies, où chaque décision est prise à main levée et où l’intendant du club a le même pouvoir décisionnaire que son capitaine. Bref, la gauche hippie, la gauche qui rêve. La gauche qui finit par être oubliée, aussi. La faute à un environnement déjà hostile.

Ricardo Gozzi, auteur de Democracia Corinthiana, a utopia em jogo : « le cas Socrates n’est pas la vérité d’une époque, en réalité il s’agissait déjà d’une exception. Alors oui, les joueurs sont sans doute plus aliénés aujourd’hui, mais ils l’étaient déjà en majorité. A l’apogée de la démocratie corinthiane, aucun autre club ne s’enthousiasmait du mouvement. Ils les qualifiaient de communistes, d’anarchistes… Le foot brésilien a toujours été très conservateur. » Pas étonnant de le voir entrer aujourd’hui en résonnance avec les idéaux d’un candidat au mieux douteux, au pire dangereux.

Marcel Diego Tonini, sociologue brésilien spécialisé dans le football :

« La question de la religion est très présente chez Bolsonaro, et les joueurs y attachent beaucoup d’importance, ils s’identifient à ce genre de discours. Il a aussi un programme machiste qui rencontre un franc succès dans un milieu très "viriliste", où sa violence verbale est aussi très bien vue. Enfin, il dit avoir la solution pour faire diminuer la violence civile là où les autres échouent depuis 30 ans. Ça tombe bien, la défense de la propriété privée fait partie de leurs préoccupations dès le moment où ils ont un certain revenu. »

D’où le soutien de Lucas Moura au surarmement prôné par Bolsonaro d’une police pourtant déjà ultra-répressive (5.072 personnes tuées par les autorités en 2017, +19 % par rapport à l’année précédente) sans que cela n’impacte positivement la sécurité dans le pays. « Personne ici ne se lève pour dire que cet autoritarisme policier est mauvais. Au contraire », s’inquiète Gozzi. Le ras-le-bol de la peur rend aveugle. Le ras-le-bol politique, aussi. Dans une tribune pour GQ, Casagrande rejoint sur un point – sans les excuser – les Melo et Jadson dans lesquels il ne se reconnaît pas : « les politiques brésiliens n’ont plus de crédibilité », depuis que les affaires de corruption ont bouté Dilma Rousseff du pouvoir, envoyé Lula derrière les barreaux et plus largement annihilé la réputation du PT.

Le leader du PSL – dont le nom est pourtant apparu furtivement en 2017 dans le scandale dit Lava Jato –, lui, n’est officiellement pas corrompu. Donc les gens le soutiennent par défaut. « Aucun candidat n’est le sauveur de la patrie, mais je pense seulement qu’on doit changer », écrivait ainsi Lucas Moura sur Twitter. La théorie du « on a tout essayé sauf lui ».

Quand les clubs appliquent la politique de l’autruche

Au pays du Joga Bonito, la parole du footballeur est évangile. Quand Felipe Melo déclare sa flamme à Jair Bolsonaro sur un terrain de foot après un match de Palmeiras, il entraîne des milliers (peut-être plus) de personnes dans son sillage. « Sans compter que le clubisme leur donne une légitimité encore plus grande. Il y a vraiment des gens qui se disent "si Felipe Melo dit ça, je vais penser comme lui parce que je suis palmeirense. Peu importe s’il a un discours de haine contre les homos, les noirs, etc, on a le même écusson donc je vote comme lui". C’est effrayant. Les suiveurs de ces joueurs sont influencés », se désole Tonini. « Le problème, c’est que Felipe Melo utilise l’espace médiatique de son club pour influencer une élection. Il peut le faire sur Twitter, Instagram, pas de souci. Mais là, Palmeiras aurait dû sanctionner son attitude. A la place, le club s’est contenté d’écrire un communiqué. »

Permissif avec le populisme de droite, le foot brésilien ? Le 16 septembre dernier, les supporters de l’Atlético MG lancent des chants homophobes d’une rare violence contre leurs homologues de Cruzeiro (« Les Cruzeirenses, faites attention, Bolsonaro va tuer les pédés »). En réaction, le club présente de plates excuses sur ses réseaux tandis que le Tribunal supérieur de la justice sportive lui colle une amende dérisoire (1.096 euros). Tonini fulmine : « Ils auraient clairement dû interdire ces gens de stade. Là, il n’y a rien qui prouve que le club se positionne sérieusement contre cette violence. »

Laxisme d’autant plus surprenant qu’il contraste avec le traitement réservé aux partisans de l’autre bord. « Une supportrice handicapée de Recife a été arrêtée et bousculée à l’entrée du stade de Corinthians [décidément] parce qu’elle avait dans son sac un masque avec la figure de Lula… On voit bien qu’un côté a plus le droit d’exister politiquement que l’autre au Brésil », martèle Ricardo Gozzi.

Les ultras (presque) seuls contre Jair Bolsonaro

La gauche du football se débrouille quand même pour exister. L’ancien Manceau Paulo André a récemment signé un manifeste pour la démocratie (et contre Bolsonaro). « C’est bien, mais Paulo André joue à l’Atlético Paranaense dont les matchs ne sont pas toujours retransmis à la télévision, cette signature a beaucoup moins de poids que la prise de parole de Felipe Melo », refroidit Diego Tonini. En parallèle, une voix plus portante, celle des ultras du pays, clame son « anti-Bolsonarisme ». En commençant par les Gaviões da Fiel (Corinthians, 100.000 socios environ), dont le président a appelé à s’opposer au candidat PSL au nom du combat contre la dictature menée par leurs aînés dans les années 70-80, avant de voir d’autres leaders de groupes (Santos, Flamengo, Palmeiras) leur emboîter le pas. « Les ultras, on peut les attaquer sur bien des choses, mais ce sont des gens affiliés aux classes pauvres du Brésil », applaudit Tonini.

La révolte des ultras s’inscrit dans un contexte protestataire global marqué par un hashtag - #EleNão (pas lui) – et plusieurs rassemblements de milliers de femmes à travers le pays la semaine dernière. Mais pour quel résultat ? Au 2 octobre, le rejet de Jair Bolsonaro est passé de 46 à 45 % quand celui du candidat PT, Fernando Haddad, a explosé à 41 %. « Le Brésil ne sera peut-être plus en démocratie après ça », conclut Ricardo Gozzi. Et le football aura été complice.