Ryder Cup 2018: «Tout le monde doit le remercier d’être là», la folle semaine parisienne de Tiger Woods

GOLF La présence de Woods, donné perdu pour le golf il y a encore un an, est vécue comme un cadeau inestimable par le public parisien et les observateurs…

Julien Laloye
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Tiger Woods et Patrick Reed fendent la foule au Golf National lors d'une partie d'entraînement.
Tiger Woods et Patrick Reed fendent la foule au Golf National lors d'une partie d'entraînement. — FRANCK FIFE / AFP

Une foule compacte et silencieuse, presque révérencieuse. Quelques cris timides, des « Tiger, Tiger » si discrets qu’on les entend à peine, des murmures d’admiration quand la balle du maître touche sa cible, et puis la transhumance pour suivre le berger à chaque nouveau trou. La dernière partie d’entraînement de Tiger Woods au Golf National est un spectacle extraordinaire en soi. Les habitués n’en reviennent pas : « Il y a plus de monde sur un seul départ avec Woods que pour tout le week-end de l’Open de France », soupire un vieux monsieur à côté de nous, sans qu’on sache si c’est un regret ou une promesse. La star ultime du golf est en France jusqu’à dimanche, et c’est un cadeau du ciel pour tout le public tricolore sevré de joueurs locaux à supporter cette semaine.


Pascal Glizot, cheville ouvrière de la candidature française du temps où elle ressemblait à une utopie digne du Phalanstère de Fourier, se rappelle une anecdote :

« Quand on a candidaté, je me rappelle avoir réussi à lui faire tourner une petite vidéo où il disait que le Golf National était le meilleur choix possible pour la Ryder Cup 2018. C’était il y a longtemps, 2010 peut-être, alors je lui avais demandé s’il pensait être là. Il avait compté puis il avait fini par me dire que ça devrait être bon. Mais c’était avant tous ses ennuis. Le voir ici après tout ce qu’il a traversé, c’est extraordinaire, il a cette capacité à convertir des non-golfeurs en golfeurs. Depuis qu’il est arrivé, on en parle comme un phénomène médiatique incroyable. C’est une chance unique de le voir sur ce parcours ».

Une chance de rattrapage, en fait. Tiger Woods a déjà swingué à Saint-Quentin-en-Yvelines. Championnat du monde amateur par équipe de 1994. Le garçon n’a que 19 ans, mais c’est déjà un animal de cirque, que les journalistes de l’époque dépêchés pour admirer la future star du jeu, décrivent comme il est : arrogant, distant, et désagréable avec un peu près tout le monde. Le résultat d’une éducation étouffante orchestrée par Earl Woods, le père entraîneur et castrateur. Lire à ce propos la géniale biographie tout récemment parue chez Hugo Sport. « Ce n’est pas injuste de classer Tiger parmi la catégorie des " enfants unique, enfants solitaire", résume Jeff Benedict, l’un des deux auteurs. Il a passé beaucoup de temps seul à jouer au golf ou à regarder son père le faire dans son enfance, et ça a nourri sa personnalité d’homme renfermé ».


Sa présence éclipse tout

Un homme au physique de GI américain (il a suivi en cachette les entraînements poussés des Navy Seals à plusieurs reprises) élevé pour gagner, à qui l’on n’a jamais appris les bonnes manières. Un homme qui ne dit merci à personne, surtout pas à ses entraîneurs où à ses caddies qu’il peut congédier sans préavis. Un homme qui méprise ses adversaires quand il ne les ignore pas. Cet homme-là, évidemment, n’aime pas l’allégresse collective réclamée par la Ryder Cup. Le bilan de l’ancien numéro 1 mondial dans l’épreuve est cataclysmique au regard de la domination qu’il a pu exercer pendant plus d’une décennie sur le PGA Tour. 13 victoires, 17 défaites, et une seule Ryder remportée en sept participations… La première, en 1999. Thomas Levet l’a défié en 2004 avec l’équipe européenne

« Avant, si tu jouais avec lui en double, ben si tu perdais, c’était de ta faute puisque c’était le meilleur joueur du monde. Et lui, il était dans sa bulle, il en avait besoin pour bien jouer. Le regard de ses équipiers n’était pas facile : il leur mettait des branlées toute l’année sur le circuit. Pour mettre en place un bon esprit d’équipe, c’était compliqué »

Voilà pour le Woods d’avant la chute. La chute intime, quand sa voiture vint s’encastrer sur l’arbre du jardin familial alors que le Tigre tentait d’échapper à sa compagne en furie, puis la révélation successive de ses multiples infidélités, jusqu’à celle de trop avec la fille d’un voisin, celui-là même qui a prévenu la police pour « l’accident » de voiture. La chute sportive, quand les douleurs au dos deviennent insupportables​, empêchant Woods de marcher normalement pendant plusieurs mois et conduisant à cette arrestation filmée où l’on découvre un homme abruti par les médicaments en mai 2017. « Aucun athlète dans l’histoire n’a subi une telle humiliation publique et un tel harcèlement des tabloïds, suggère son biographe. La façon dont il a su se relever n’est rien de moins qu’un petit miracle ».


Un joueur égoïste qui s’accomod (ait) mal de l’épreuve

Avis partagé par Michael Phelps, invité à la Ryder Cup des célébrités, qui sait de quoi il parle : «Je suis passé par des moments similaires et je connais la peur de ne pas pouvoir revenir au top. Je ne pourrais pas être plus heureux et plus fier de ce que Tiger a fait, revenir au top, c’est juste incroyable, c’est le plus grand de tous les temps ». Le miracle vaut aussi pour le bonhomme, bien différent du monstre d’antipathie des débuts depuis son retour au plus haut niveau. En conférence de presse, Tiger Woods a même promis qu’il répondrait «aux 150 textos de félicitation qu’il a reçus » après sa 80e victoire dimanche dernier sur le PGA Tour, la première depuis 2013. On l’a beaucoup vu discuter avec ses équipiers sur les parties d’entraînement, comme s’il était enfin à l’aise parmi les autres. Confirmation de Jim Furyk, le capitaine américain

« Quand on compare cette Ryder Cup à d’autres auxquelles il a participé, je crois que la différence est que Tiger s’est pénétré de l’ambiance de notre équipe. Il a joué un rôle très important en tant que vice-capitaine en 2016 (à Hazeltine), je crois que c’est maintenant pour lui un moment spécial de rejoindre ces jeunes joueurs en tant que coéquipier ».

Même Phil Mickelson, autrefois le grand ennemi du Tigre, s’est fendu de mots conciliants et d’un tweet laudateur sur le nouveau Tiger, si rarement entrevu en Ryder Cup.


La fable du Tiger Woods ouvert, sympathique, presque souriant, par moments, en est-elle une, justement, qui ne résistera pas au retour des bons résultats et du melon qui va avec ? Grégory Havret y croit. Il a réussi à fendre l’armure une fois, à l’US Open 2010. Dans les limbes du classement mondial, le Français avait réussi un week-end énorme au point de partager la partie du numéro 1 mondial le dimanche [il terminera 2e] :

« Il ne s’attendait pas à jouer le dimanche avec moi, je n’étais pas là pour lui faire de l’ombre. Il a peut-être eu l’impression de vivre un moment magique avec moi, il devait se demander ce qu’il faisait avec un 300e mondial dans sa partie. C’était le jour de la grève de Knysna, et lui qui ne parle jamais, il a engagé la conversation sur le sujet. "Il n’y a pas une Coupe du monde avec un truc avec la France ?". Je lui ai raconté, il n’en revenait pas, il me disait "Mais c’est pas possible tu plaisantes, Thierry Henry je le connais un peu, il ferait jamais un truc pareil". Il est un peu sorti du truc, il s’est fait absorber par une histoire tellement décalée avec ce qu’il connaît ».

Un Tigre enfin d’aplomb en Ryder ?

Pour l’instant, pas de moment magique à Paris. Woods est resté bien sage lors de sa seule apparition de la semaine en salle de presse, et il s’est contenté de petits signes de la tête à peine perceptibles pour remercier la foule énamourée du Golf National qui sait sa chance de revoir l’idole, comme le suiveur. Un collège l’a même remercié d’être revenu au nom de la profession. Un peu pompeux sur le coup, mais le sentiment est indiscutablement partagé. David Ginola, présentateur de la cérémonie d’ouverture, pour le mot de la fin. « C’est un exemple. Il démontre que c’est un garçon qui est incroyable. Encore une fois, il est capable de faire d’énormes efforts après tout ce qu’il a gagné comme titres ou comme argent. Il a encore envie, on a plaisir à ce qu’il soit là. C’est quelqu’un qui véhicule l’image de son sport, il n’y a plus de frontière avec lui. Il est exceptionnel, tout le monde doit le remercier ». Et attendre, enfin,  une grande performance de sa part en Ryder Cup ? Cela ressemble au bon moment.