US Open: Roublardise, arbitrage et clivage... Le coaching est au tennis ce que la main dans la surface est au foot

TENNIS La colère de Serena Williams en finale de l'US Open a relancé le débat sur le coaching dans le tennis...

William Pereira

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Les faits reconstitués par le service illustration de 20 Minutes Sport
Les faits reconstitués par le service illustration de 20 Minutes Sport — Julio Cortez/AP/SIPA

Le retour en grâce de Novak Djokovic ? Très bien. Le sacre de la jeune Naomi Osaka ? Excellent. Mais ne nous cachons pas, ces succès sportifs à l’US Open 2018 – pourtant de premier rang – ont été éclipsés par l’étonnante colère de Serena Williams en finale, samedi. Un accès de rage qui s’est traduit par des propos virulents contre le juge de chaise, Carlos Ramos puis un cassage de raquette à en faire oublier l’existence de Nick Kyrgios, Benoît Paire et Fabio Fognini.

A l’origine du naufrage de l’Américaine, le niveau de jeu affolant de son adversaire, évidemment, mais aussi un warning (avertissement) donné par l’arbitre portugais à l’ex-n°1 mondiale en début de rencontre pour coaching. En d’autres termes, elle a été accusée d’avoir reçu des instructions de son entraîneur, le Français Patrick Mouratoglou, ce qui est interdit en Grand Chelem. Ce dernier ne nie d’ailleurs pas (« oui, j’ai coaché », a-t-il concédé sur Eurosport) mais sa joueuse s’est sentie lésée car elle n’a pas vu les gestes qu’il lui faisait au loin. « Un arbitre est censé avoir un tout petit peu de finesse psychologique pour ne pas ruiner une finale de Grand Chelem », pestera ensuite Mouratoglou.

Le malentendu a fini par sortir des quatre lignes – Williams dénonçant notamment une forme de sexisme – et mis en lumière l’une des spécificités du tennis pratiqué au plus haut niveau, celui où joueuses et joueuses sont livrés à eux-mêmes et les coachs priés de se taire une fois la partie engagée. Avec en point d’orgue une question : faut-il abolir l’interdiction de coacher ?

Roublardise institutionnalisée

L’un des arguments des défenseurs de la multiple vainqueure en Grand Chelem, à commencer par son entraîneur, suffit à remettre en cause l’intérêt de la règle. « Les entraîneurs coachent sur 100 % des points, dans 100 % des tournois », prenant pour exemple ultime Toni et Rafael Nadal. Exagération d’un coach dans le devoir de défendre sa protégée ou réalité du terrain ? Dans notre rôle de hawk-eye journalistique, on dégaine le téléphone et appelle au pif Sarah Pitkowski ainsi qu’Arnaud Clément. Verdict.

S.P : « Le coaching a toujours été interdit par le règlement mais aussi toujours pratiqué. Y’a des petites phrases codifiées, de la gestuelle qui permet d’établir une communication entre le joueur et son entraîneur. La main vers l’avant ça peut vouloir dire « fais plus tourner ta balle », si on fait un geste de montage ça correspond à « arrondis ta balle [pour qu’elle prenne plus de hauteur par rapport au filet], etc. »

A.C : « Ce qu’il se passe c’est qu’effectivement il y a des joueurs qui communiquent plus ou moins avec leurs entraîneurs. Il y en a qui réussissent à se comprendre par le biais de petits gestes, qui peuvent communiquer avec leurs joueurs. D’autres entraîneurs ont même l’idée de passer le message à un intermédiaire qui lui-même transmettra l’info au joueur. »

Cette roublardise institutionnalisée, l’entraîneur emblématique Nick Bollettieri, ex-mentor d’Agassi, Haas, Golovin, etc., la racontait mieux que quiconque dans une tribune dans The Independant en 2015.

« Il y a quelques années, j’avais une joueuse dans mon académie, prénommée Lisa Bonder. Elle était douée, elle avait même atteint le top 10. Un jour, elle participait à un gros tournoi. Je lui ai donné un pense-bête sur lequel était inscrit que si je me touchais le nez, elle devait faire une chose. Que si je retirais les lunettes de soleil, elle devait en faire une autre. Même chose si je me frottais les yeux, etc. Les conseils pouvaient être "joue sur son coup droit" ou "monte plus au filet". »

Autant de subterfuges qui rendent la vie dure à Carlos Ramos et ses confrères, même du haut de leur chaise et leur acuité visuelle acérée. Arnaud Clément : « la plupart du temps, l’arbitre, quand il y a trop de bruit par exemple, quand ça bouge beaucoup en tribunes, il ne peut pas voir si le coach parle ou bouge. C’est compliqué pour eux, il faudrait mettre des micros sur les entraîneurs pour que les arbitres puissent tout capter ». « En termes d’arbitrage, c’est comme au football, la main dans la surface était-elle volontaire, était-elle décollée du corps ? C’est à l’appréciation de l’arbitre. », illustre Pitkowski.

Equité et essence du tennis

Pas de quoi pour autant faire pencher la balance en faveur du coaching dans le cœur des deux anciens joueurs français. Il faut de fait préciser que celui-ci existe déjà dans le tennis professionnel. En Coupe Davis, bien sûr, mais aussi en WTA (hors Grand Chelem) : depuis 2009, une joueuse peut faire appel à son entraîneur à chaque fin de set pour une durée de 30 secondes – formidable outil grâce auquel on peut entendre Alizé Cornet pourrir son coach et compagnon en live.

« C’est encore autre chose, là, il y a un échange direct entre l’entraîneur qui descend sur le court, et sa joueuse, je suis assez contre. On sort du côté individuel du tennis, où l’une des qualités des joueurs et joueuses c’est de s’adapter eux-mêmes au jeu », argue le finaliste de l’Open d’Australie 2001. Pitkowski approfondit :

« L’impact du coaching sur un match peut être très important. C’est énorme. Il y a des fois où on ne voit pas la tactique adverse, et pour peu qu’on affronte une personne qu’on ne connaît pas, on peut mettre deux ou trois jeux avant de se rendre compte qu’elle est gauchère. Ça peut changer la face d’un match. Vous êtes centré sur vous, vous avez la tête dedans donc vous n’avez plus de hauteur. »

A la question de la dénaturation de l’ADN du tennis s’invite aussi celle de l’équité. « Il y a des joueurs qui manquent de moyens, se déplacent tout seuls, et n’ont pas de clan. Il y a forcément un manque d’équité si on n’encadre pas le coaching », craint l’ancienne 29e mondiale. C’est aussi l’avis de Roger Federer, fervent anti-coaching. Rafael Nadal se positionnait, lui, entre deux bords à la veille de son sacre à l’US Open 2017 (« selon moi, cela serait bien si on pouvait parler à son coach, même si je ne sais pas s’il doit venir sur le court »), histoire de contenter tout le monde.

Prendre une décision, quelle qu’elle soit, serait en outre un moindre mal. La situation du circuit masculin, bien que clivante, a le mérite d’être claire : zéro intervention extérieure autorisée, point barre. « Le tennis féminin est régi par deux entités. La WTA c’est une chose et l’ITF [qui ne tolère aucun coaching] en est une autre. », analyse Pitkowski. Il s’agirait donc « d’harmoniser l’arbitrage », selon Arnaud Clément. « Ramos arbitre majoritairement sur des tournois masculins. Est-ce que Serena Williams a réagi comme ça parce que sur d’autres tournois il y a plus de laxisme dans l’arbitrage en raison de la règle du coaching en WTA, par habitude ? Possible. Mais on peut aussi prendre la question dans le sens inverse. Si Ramos est indulgent et n’avertit pas Serena, qu’elle revient dans le match et gagne… Osaka aurait peut-être crié à l’injustice parce que l’arbitre n’a rien fait. » Sarah Pitkowski ne s’y trompait pas, le coaching est - jusqu’à sa capacité à faire débattre - au tennis ce que la main dans la surface est au football. On n’a donc pas fini d’en parler. Mais pas trop fort : un warning est vite arrivé.