Mai 68: Sous les pavés, le football... Quand des joueurs amateurs ont occupé la FFF pendant 5 jours

FOOTBALL En mai 68, le siège de la FFF est occupé durant cinq jours par des footballeurs amateurs, en quête de liberté et de revendications sociales…

Jean-Loup Delmas

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A l'époque, les footballeurs avaient un contrat à vie, qui les rendaient quasiment esclaves de leur club.
A l'époque, les footballeurs avaient un contrat à vie, qui les rendaient quasiment esclaves de leur club. — AFP
  • En mai 68, des joueurs amateurs occupent la Fédération française de football pendant cinq jours.
  • Leurs revendications sont claires : rendre le football aux footballeurs, et plus de libertés plus les joueurs.
  • Oublié de l’histoire, l’évènement reste pourtant un tournant majeur dans le foot français.

Mai 68. Les ouvriers occupent les usines, les étudiants bloquent les facs, les artistes squattent les théâtres. Alors pourquoi pas les footballeurs ? Une soixante d’entre eux s’est mis en tête d’occuper la Fédération Française de football. Une prise de la Bastille version ballon qui ressemble surtout à un énorme coup de poing sur la table. En France, le football va mal, victime de ses contradictions, de ses pensées arriérées, et surtout du manque de considération pour les joueurs (voir infographie ci-dessous). Le slogan de cette occupation va dans ce sens : Le football aux footballeurs !

La fronde est menée par François Thébaud, rédacteur en chef de Miroir du football, revue footballistique affiliée au Parti Communiste. Le 22 mai, l’occupation commence. Une dizaine de joueurs amateurs franciliens envahissent les locaux, barricadent l’entrée et dressent un drapeau rouge sur la façade. L’occupation se veut non-violente, pour ne pas retourner une opinion publique méfiante au sujet du football. Les employés de la FFF sont renvoyés chez eux sans heurt ni violence. L’occupation peut alors réellement commencer. La nouvelle se répand et d’autres footballeurs affluent.

C’est notamment le cas de Serge Anger. Alors qu’il occupait une imprimerie, ce footballeur amateur de Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint Denis) la délaisse pour se rendre au 60 bis, avenue d’Iéna, le siège de la Fédération. « Le football prenait un très mauvais tournant, les joueurs avaient de moins en moins de liberté. Quand j’ai entendu la nouvelle à la radio, j’ai su que c’était une occasion unique de changer les choses. » Deux mesures de l’époque lui sont particulièrement dangereuses : la licence B, qui empêche plus ou moins les transferts entre club, et la saison de huit mois, qui interdit le football pendant les quatre restants.

Dernière demande du comité d’occupation : la fin du contrat à vie, qui transforme les footballeurs professionnels en propriété de leur club jusqu’à leurs 35 ans. « Dans les années 60, le footballeur professionnel était plus proche de l’ouvrier que de l’ultralibéral d’aujourd’hui, raconte Mickaël Correia, auteur du livre Une histoire populaire du football. Le joueur n’a pas son mot à dire sur les transferts, il peut être envoyé où le club veut, ni sur son salaire, à l’époque loin d’être faramineux. »

L’arrivée de Serge Anger dans les locaux confirme son sentiment d’une fédération en total décalage avec les joueurs. « C’était un bâtiment très bourgeois, aux salles immenses et décorés », se souvient-il. De la bourgeoisie, qui pouvait même parfois s’apparenter à de la noblesse : « Certains membres de la FFF étaient en place juste parce que leur père était là avant eux, sans même d’élection, juste par héritage », poursuit Mickaël Correia.

Sois footballeur et tais-toi !

Pour les occupants, reste maintenant le plus dur à faire : faire connaître leur action. Pas facile en plein Mai 68 de se faire remarquer en occupant un bâtiment, ni d’attirer l’attention face aux sujets brûlants de ce mois. « C’est à ça qu’on a passé le plus clair de nos journées, établir une stratégie efficace de communication », se remémore Serge Anger. Les réactions ne vont pas tarder. La presse sportive, qui entretenait l’image d’un sport apolitique comme souhaité par Coubertin, s’offusque de ces footballeurs qui osent avoir des revendications sociales. «  France Football et L’Equipe, qui étaient très conservateurs à l’époque, ont beaucoup dénigré le mouvement. A cette époque, dès qu’un footballeur sortait de son rôle en parlant d’autre chose que de ballon, on se moquait et on lui disait de revenir à son simple rôle de joueur », regrette Alfred Wahl, historien dont le livre Mes archives du foot, pionnier en la matière, a marqué la naissance de l’étude de l’histoire du football en France.

Petit plaisir coupable, les contestaires profitent aussi de l’occupation pour regarder les vidéos d’archives des matchs de légende stockés à la FFF. Et parler de foot, bien sûr. « J’y ai plus appris sur la stratégie et le football en quelques jours que dans toutes mes années précédentes », sourit Serge Anger. Des principes tactiques qui l’ont accompagné toute sa carrière d’entraîneur, raconte-t-il.

La fin de la douce euphorie

La Commune version football ne durera même pas une semaine. Le mouvement de Mai 68 se disperse, le message a été entendu, et puis il y a simplement ce que Serge Anger appelle le retour à la réalité. « Les gens ne vont pas consommer toutes leurs forces et leurs énergies entières pour le football. On avait des boulots, des familles, d’autres priorités. On avait beau être rêveurs, le monde réel finit toujours par reprendre ses droits. » La FFF se libère de ses occupants le 27 mai.

Ces cinq jours d’occupation n’ont-ils du coup été qu’un simple défouloir, une anecdote de l’Histoire aussi vite oubliée ? Loin de là. « Les tenants du pouvoir footballistique ont du composer avec nos considérations. On a fait entendre une voix qui n’était jamais parvenue à leurs oreilles avant », se félicite Serge Anger. La licence B est annulée, la saison de huit mois abrogée. Le contrat à vie connaîtra le même sort l’année suivante. Le foot à 7 autogéré naît lui au même moment dans les usines d’Aubervilliers. Tout cela est bien sûr du également à une évolution entière de la société, et non juste à l’occupation éphémère de la FFF, mais cette dernière aura compté. « Comme le reste du mouvement de 68, cela n’a pas eu d’impact énorme dans l’immédiat, mais les conséquences sont venues au fur et à mesure des mois et des années à venir », constate Alfred Wahl.

Et soudain, le football devint politique

Mais plus encore que les mesures prises, c’est l’image du football qui s’en trouve profondément modifiée. « Pour la première fois en France, le football a montré qu’il n’était pas qu’un jeu à part dans la société, mais qu’il était inséré socialement et politiquement, poursuit l’historien. L’opinion a compris que le foot était un phénomène important avec un impact et des revendications. »

Alors que la grève des Bleus en 2010 marquera à jamais l’histoire du football français, comment l’occupation de la FFF a-t-elle pu autant disparaître des mémoires ? « Ce sont les institutions qui écrivent l’histoire du football, sourit cyniquement Mickaël Correia. Celles-ci gomment volontairement le côté de luttes sociales qui sont néfastes à leurs images. On ne retient alors que les grandes équipes et les grands matchs, et non pas les grands combats, qui risqueraient d’en appeler d’autres s’ils étaient remémorés. »

En Mai 2018, une nouvelle occupation ?

Cinquante ans plus tard, une telle action serait-elle encore possible ? Mickaël Correia : « L’époque s’est aseptisée. Des Kopa, ou des footballeurs contestataires comme Cruyff ou Socrates comme il y en aura dans les années 70-80, cela n’existe plus, parce que le football est un produit de la culture de masse, qui n’est plus à la contestation sociale. Les footballeurs engagés ont donc disparu, comme les chanteurs révoltés ou les acteurs contestataires. »

Paisiblement, Serge Anger conclut : « Il n’y a pas le contexte 68ard, et puis les choses ont changé. Aujourd’hui, c’est les footballeurs qui font la pluie et le beau temps. On voulait le football aux footballeurs, on l’a eu. »

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