Exit la blouse, création des délégués de classe... Comment Mai-68 a transformé l'école?

EDUCATION Les évènements de Mai-68 ont influé sur les relations entre professeurs et élèves, tout en poussant l’école à questionner ses pratiques…

Delphine Bancaud
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Des élèves d'une école primaire de la région parisienne entourent leur institutrice le jeudi 14 septembre 1972.
Des élèves d'une école primaire de la région parisienne entourent leur institutrice le jeudi 14 septembre 1972. — afp
  • Mai-68 a accéléré des changements qui étaient déjà en germe dans l'Education nationale.
  • Le rapport des enseignants et de leurs élèves a évolué après les évènements, en favorisant le dialogue entre eux et une autorité moins marquée de l'équipe pédagogique.
  • De ce mouvement, sont nés les délégués de classe et les parents d'élèves ont pris place dans plusieurs instances éducatives. Les expérimentations pédagogiques ont aussi été encouragées après 1968.

« Tout ce qui est discutable est à discuter ». Un slogan de Mai-68 qui témoigne bien des remises en question de la société française à cette époque, auxquelles l’école n’a pas échappé. « Ce vent réformateur s’était déjà exprimé au colloque d’Amiens en mars 68, où des enseignants et des chercheurs s’étaient réunis pour réfléchir au changement du système éducatif. Les évènements de mai 1968 ont juste permis de soulever plus rapidement le couvercle », explique Bruno Poucet, professeur d’histoire de l’éducation à l’université de Picardie-Jules Verne.

« D’autant qu’entre 1958 et 1968, le nombre d’élèves avait augmenté de 100 %. Cette explosion scolaire nécessitait un changement des pratiques scolaires », complète le chercheur en sciences de l’éducation à l’université Lyon Il, Philippe Meirieu. Mai-68 a par exemple été un accélérateur de la mixité à l’école. « Elle avait commencé à être mise en place dans le primaire, mais les évènements ont accéléré le processus, en ringardisant les établissements non mixtes », souligne Youenn Michel, maître de conférences à l’Université de Caen et spécialiste de l’histoire de l’éducation.

Une évolution des relations enseignants-élèves

Mais l’effet le plus fragrant de Mai-68 sur l’école concerne le changement des rapports entre enseignants et élèves que cette révolution culturelle a entraîné. « L’autorité traditionnelle des enseignants qui avait prévalu avant les évènements a été remise en cause par les élèves et leurs parents, mais aussi par les enseignants eux-mêmes. Cela a libéré la parole en classe », affirme Youenn Michel. Symbole de ce changement : les classes ont été aménagées différemment et les estrades ont peu à peu disparu afin que l’enseignant ne soit plus au-dessus des élèves, mais à leur niveau.

Autres signes de ce relâchement des mœurs scolaires : « Après 68, les équipes éducatives ont cessé de contrôler l’habillement de leurs élèves. Les blouses sont tombées en désuétude, tout comme l’interdiction pour une élève de venir maquillée ou en pantalon en classe. Cela peut paraître anecdotique, mais ça ne l’est pas car cela montre que les adolescents n’étaient plus considérés comme des enfants », estime Bruno Poucet. « Les élèves ont même eu le droit de fumer dans le secondaire », ajoute Philippe Meirieu.

La naissance des délégués de classe

Moins arc-boutés sur la discipline, les enseignants ont fait aussi évoluer les sanctions infligées aux élèves. « Pourtant interdits depuis Jules Ferry, les châtiments corporels étaient pratiqués confidentiellement. Mais après 1968, les élèves comme leurs parents ont protesté, ce qui a conduit à leur disparition progressive », relève Youenn Michel. Dans la même logique, Mai-68 a accéléré le changement de statut du Surgé (le surveillant général, très bien dépeint dans Le petit Nicolas). « Alors que celui-ci avait une mission purement disciplinaire, son métier a évolué après 68 et il est devenu CPE (conseiller principal d’éducation), en 1972. En charge de la vie scolaire, son rôle a évolué vers la prise en compte du bien-être des élèves », souligne Youenn Michel.

La parole des élèves étant davantage prise en compte, c’est assez logiquement que Mai-68 a donné naissance aux délégués de classe et à l’arrivée de représentants des parents et des élèves dans les conseils d’administration des écoles et les conseils de classe. « Cela a introduit du débat dans les instances et a permis à l’école d’adopter un regard plus critique sur elle-même », analyse l’historien de l’éducation, Claude Lelièvre. « La présence des délégués de classe et des parents d’élèves lors des conseils de classe a aussi obligé les équipes pédagogiques à adopter un discours plus positif sur les élèves », ajoute Philippe Meirieu.

Une tentative pour réduire la concurrence entre élèves

D’ailleurs, la manière de les évaluer a aussi évolué après les évènements. « On a supprimé les compositions trimestrielles, les classements et des remises de prix, car l’école a moins cherché à distinguer les élèves entre eux », indique Claude Lelièvre. « On est aussi passé de la notation chiffrée à la notation par lettres dans l’enseignement primaire. Car la première était jugée comme discriminante », complète Philippe Meirieu. Mais cette pratique n’a pas duré longtemps, en raison de la résistance des parents.

Les pratiques pédagogiques ont elles aussi été influencées par le mouvement, comme le souligne Claude Lelièvre : « On a davantage fait participer les élèves en classe, via des dédoublements de classes et la multiplication des travaux en petits groupes ». « Mai-68 a ouvert le champ des expérimentations variées dans l’éducation. D’autant que l’Education nationale contrôlait peu ce qui se passait à ce moment-là », ajoute Bruno Poucet. Et plusieurs évolutions vont voir le jour, comme l’instauration du tiers-temps pédagogique en primaire (disciplines fondamentales, disciplines d’éveil et EPS) ou la suppression du latin en 6e et 5e. « Car l’idée était d’ouvrir le collège à plus d’élèves. Or, le latin en 6e constituait un barrage », commente Bruno Poucet. Une mesure contestée par une partie de l’opinion. « Car certains pensaient que Mai-68 était responsable d’un certain laxisme, d’une baisse d’exigence », commente Philippe Meirieu. Un discours que l’on entend encore parfois aujourd’hui…