Histoires improbables de JO d’hiver (1/5): Des «super-bottines» au point Godwin, c’était la luge à Nagano

SPORTS D'HIVER Une sombre histoire de matériel a failli mener à une crise diplomatique...

B.V.

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Le légendaire Georg Hackl, en 1998
Le légendaire Georg Hackl, en 1998 — Captures d'écran
  • Avant Pyeongchang, « 20 Minutes » vous raconte plusieurs histoires improbables de JO d’hiver.
  • On s’intéresse aujourd’hui à la compétition de luge à Nagano, en 1998.

Pour bien farter les skis avant de prendre les pistes à Pyeongchang à partir du 10 février, 20 Minutes vous propose toute cette semaine de revenir sur des histoires insolites qui ont marqué les Jeux olympiques d’hiver. On commence cette série par une drôle de compétition de luge à Nagano, en 1998.

 

« It was 20 years ago, not 20 minutes. » On aurait presque envie de partager une bonne dinde de Thanksgiving à la table familiale de Sandy Caligiore pour profiter à fond de ce genre de trait d’esprit. Ce jeu de mots brillant, on le doit donc à cet ancien attaché de presse de l’équipe américaine de luge, quand on lui a expliqué pour qui on travaillait et pourquoi on voulait qu’il nous raconte un peu les JO de Nagano, en 1998.

C’est non, donc. On insiste. Plus de réponse. C’est qu’il n’est pas tout blanc dans l’affaire, notre Sandy. Il est même coupable d’un des plus beaux points Godwin de l’histoire des Jeux olympiques. Mais pas de spoil : on va vous raconter ça dans le bon ordre.

Nous sommes donc aux JO de Nagano, au Japon. Pendant que Pierre Fulla est en train de devenir le premier « mème » de l’histoire de la télé française, l’Allemand Georg Hackl enquille. Champion olympique de luge en 1992 et en 1994, il remporte à Nagano sa troisième médaille avec une demi-seconde d’avance sur l’Italien Zöggeler. Un écart énorme pour la discipline, sorte de 5-0 en finale pour l’analogie footballistique.

Hackl était le plus fort ce 9 février 1998, sans le moindre doute. Il est le plus grand lugeur de tous les temps, assurément. Mais en coulisses, ça râle. Les équipes canadiennes et américaines, qui n’ont pas réussi à s’approcher du podium, portent même réclamation. En cause, les chaussures des équipes allemandes et autrichiennes, beaucoup trop perfectionnées par rapport à celles de leurs adversaires.

Un article du Ottawa Sun de ce jour-là résume l’histoire aussi simplement que joliment :

Ils les appellent les super-bottines. Vraiment. Ne rigolez pas, c’est sérieux. Les Fédérations américaines et canadiennes ont essayé de foutre un coup de pied au cul du désormais triple champion olympique allemand Georg Hackl parce qu’il les a et qu’eux ne les ont pas. Mais la Fédération internationale a tapé du pied par terre et a rejeté leur plainte. »

Car ces super-bottines allemandes, fabriquées par Adidas, n’ont pas été disponibles pour toutes les autres fédérations avant les JO, comme le stipule pourtant le règlement de la Fédération internationale de luge. Et qu’évidemment, selon la Fédé US - pourtant équipée par la marque allemande, Adidas l’a caché à tout le monde. Scandale. Le lugeur américain, Wendel Suckow, tape même le logo de la marque en guise de protestation au moment de franchir la ligne en 6e position.

Le Top10 de la luge hommes
Le Top10 de la luge hommes - Capture wiki

« C’est débile que quelqu’un puisse débarquer aux JO avec des bottines révolutionnaires que personne d’autre ne peut avoir. C’est totalement abusé », réagit le lugeur canadien Tyler Seitz, 18e de la course.

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Pour bien comprendre l’intérêt de ces bottines du démon, on a retrouvé ce fameux Tyler Seitz. « Bien sûr que je me souviens de cette histoire, rigole-t-il en préambule. Les meilleurs lugeurs ont gagné à la fin mais c’était plus une question de principe. On aurait jamais dû accepter qu’ils courent avec des bottes que personne d’autre ne pouvait avoir. On se battait tous pour une poignée de secondes et peut-être qu’avec elles, j’aurais fini 15e. »

Mais bon sang, qu’est ce qu’elles ont de si dingue, ces bottes ?

En luge, les pieds sont la première chose à pénétrer l’air (à l’inverse du skeleton, où l’athlète descend la tête la première), explique Seitz. Autant dire que le design de la chaussure peut avoir de grosses conséquences dans l’aérodynamique du lugeur. Je pense que pour moi ces bottines m’auraient beaucoup aidé car elles permettaient de pointer des orteils. Et j’avais de gros problèmes à tenir une pointe de mes orteils. »

Lesdites bottines
Lesdites bottines - Capture d'écran

C’est ici que débarque notre Sandy-jeux-de-mots. Légèrement irrité par la décision de la FIL de rejeter la plainte, l’attaché de presse de l’équipe américaine descend la piste en luge libre face à la presse :

Donner ces super-bottines à un lugeur comme Hackl, c’est comme donner la bombe atomique à une superpuissance. »

Malaise. Un point Godwin bombe atomique dans le seul pays qui en a reçu une sur le coin du nez, c’est… au mieux pas très fin. Début de polémique, à deux doigts de l’anicroche diplomatique nippo-américaine. Avec sobriété, le Washington Post titre : « Une remarque sur la bombe atomique fait froncer des sourcils. »

« De toute façon, il aurait gagné en Moonboots »

Évidemment, Sandy Caligiore s’excuse dans la foulée. « J’ai sans doute mal choisi mes mots, j’aurais pu faire une analogie différente. Je ne voulais bien sûr parler que dans le cadre de la luge. On parle ici d’un champion de luge allemand qui possédait une avance technologique par rapport aux autres et c’est tout. De toute façon, il aurait sans doute gagné même en Moonboots. »

Il rame, il rame notre Sandy. Comme pour faire arriver les chaussures à temps pour la dernière épreuve de luge, celle des doubles. Malgré les promesses d’Adidas de les produire en Allemagne et de les acheminer vers le Japon en un temps record. « C’est pas comme s’il suffisait de les sortir de la boîte et de les mettre, il faut les essayer », en soufflait Sandy. Impossible de savoir si elles sont finalement arrivées à temps, mais les duos américains ont fait argent et bronze dans la course de la rédemption.

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Bref, on a bien rigolé sur la piste de luge à Nagano. Tyler Seitz :

Avec du recul, je me dis que ça a donné des histoires marrantes à raconter. Ça a ajouté un peu de dramaturgie et donné un peu de spotlight à la luge, ce qui n’est pas très habituel. Mais on ne peut pas dire que ça m’empêche de dormir aujourd’hui. En fait, je crois que ça fait même partie des moments que je chéris le plus dans ma carrière. »

Sans doute pas Sandy, en revanche, qui n’a donc jamais répondu à la question « tout est bien qui finit bien ? ». Sans doute car dès l’année suivante, il n’était plus le porte-parole de la fédé américaine. « Ce qu’il a dit n’était pas vrai et pas cool, conclut Seitz. Sandy est un mec bien, je pense qu’il a mal choisi ses mots. On a tous nos moments… » Sandy plus que nous autres, quand même.

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