Essor façon biathlon, hyper-professionnalisation... Ce que le record de Gabart dit de l'évolution de la voile

TOUR DU MONDE François Gabart a atomisé le record de Thomas Coville, et ce n'est pas anodin...

William Pereira

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François Gabart est venu, a vu et a vaincu
François Gabart est venu, a vu et a vaincu — Thibault Camus/AP/SIPA
  • François Gabart a franchi dimanche à 2h45 la ligne virtuelle entre l’île d’Ouessant et le cap Lizard, bouclant son Tour du monde en 42 jours.
  • Si le navigateur 34 ans a atomisé le record archi-récent de Thomas Coville d’environ six jours, il a également confirmé que la nouvelle génération a fait basculer la voile dans une nouvelle ère.
  • Fini le temps des skippers aventuriers, ceux d’aujourd’hui sont des compétiteurs hors-norme, des coureurs-ingénieurs, des bons gars sympas armés « de bateaux qui vont de plus en plus vite ».

C’est toujours pareil avec les records démesurés : on a beau chercher, on ne sait pas où les placer sur la mappemonde des exploits sportifs majeurs. Est-ce un genre d'Usain Bolt des mers ? Un Roger Federer aquatique ? Un Michael Schumacher flottant ? Diffiicile à dire.

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Car en franchissant  dimanche à 2h45 la ligne virtuelle entre l’île d’Ouessant et le cap Lizard, François Gabart n’a pas seulement atomisé le record archi-récent de Thomas Coville d’environ six jours : le génie de seulement 34 ans a aussi confirmé que la nouvelle génération dont il porte l’étendard au même titre qu’un Le Cléac'h, avait fait basculer la voile dans une nouvelle ère.

L’hégémonie des marins-ingénieurs-compétiteurs

On en parlait pendant le Vendée Globe, quand Armel Le Cléac'h et Alex Thomson se livraient une folle bataille sur les océans du globe : les skippers aventuriers, ceux qui font le tour du monde pour les albatros et l’air marin, appartiennent à un autre temps. Ceux d’aujourd’hui sont des compétiteurs hors-norme. De fait, c’est même plus que cela, nous explique  Jean-Yves Bernot, météorologue et routeur de François Gabart :

« François est un extraordinaire pilote de bateau à voile. Il l’a montré en conduisant son bateau pendant quarante jours avec le même niveau de concentration que sur une transat de six jours, une semaine. C’est énorme. Mais… Des excellents marins, il y en a toujours eu. La différence, c’est que nombre d’entre eux se sont mis au bateau sur le tard. Là, on a des jeunes gens comme François ou Armel qui sont jeunes mais ont déjà une vingtaine d’années de navigation et une certaine expérience de la compétition. A côté de ça, ce sont en plus de très bons ingénieurs. J’aime beaucoup cette idée d’un sport où plus les coureurs sont éduqués, meilleurs ils sont. C’est plutôt chouette, non ? »

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La voile est le biathlon des mers et Gabart son Martin Fourcade

A l’instar de Thomas Coville ou des skippers du Vendée Globe plusieurs mois avant lui, François Gabart a été très bien accueilli au moment d’amarrer son bateau géant (dans le port de Brest). La voile intéresse et regroupe de plus en plus de curieux. Son univers fascine. Et pas seulement les marins ou habitants des littoraux. L’effervescence autour d’un jeu comme Virtual Regatta - 199 pays étaient représentés lors du Vendée Globe Virtuel l’année dernière - est là pour le prouver.

Et la place de Gabart, dans tout ça ? On y vient. Ou plutôt, Jean-Yves Bernot : « C’est un bon gars qui se démerde bien avec sa communication, avec les médias. Et puis il faut le dire, il aime ça donc ça facilite les choses. Tout sport a besoin de son moteur, d’un ambassadeur et je pense que François est comme Fourcade avec le biathlon. On le voit bien, aujourd’hui, il y a un réel intérêt autour du biathlon. François aussi attire le public. Avec lui, on en a fini avec le vieux grincheux qui fait le tour du monde en solitaire et c’est l’image de la voile qui en profite. »

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Mais être sympa ne suffit pas. Il faut aussi gagner. Et Gabart sait y faire. En deux tours du monde, il a gagné un Vendée Globe et claqué un record jugé impossible. « Il faut demander aux journalistes qui disaient l’année dernière que le précédent record ne tomberait jamais pour savoir si celui-là tiendra », plaisante Alain Gautier, vainqueur du Vendée Globe en 1992-1993, qui conseille à son homologue « d'essayer de gagner la solitaire du Figaro » pour consolider ce statut de Fourcade des mers.

La chasse aux records (et au progrès technique) est ouverte

Enfin, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’en collant une grosse claque à Thomas Coville - qui en beau joueur ne l’a pas trop mal pris - le skipper sur Macif a sans doute ouvert une chasse au record dans la même catégorie. « Le Cléac’h va mettre son nouveau bateau à l’eau, Thomas Coville en a aussi un nouveau », précise Gautier, qui ne serait pas plus étonné que ça de voir le record de Gabart battu par une meilleure machine si la météo venait à le permettre. « [Ce record] c’est d’ailleurs la confirmation de ce qu’on savait déjà : les bateaux vont de plus en plus vite », analyse Gautier. Bernot abonde :

« Ce sont vraiment des bateaux de compétition qui, d’une année à l’autre, sont plus rapides. De ce fait il est toujours probable qu’un record finisse par être battu. Thomas Coville avait fait une trajectoire incroyable et pourtant il a fini par être battu. »

Il est donc plus probable que Gabart ait ouvert la boîte de Pandore plutôt que d’avoir désespéré la concurrence. Mais la course aux records ne risque pas d’être pour tout de suite, conclut le routeur du génie à crinière dorée. « Le calendrier ne s’y prête pas trop. La Route du Rhum approche (départ le 4 novembre 2018) et il y aura ensuite le Tour du monde des Ultims (2019). Ce tour du monde de Gabart, c’était d’ailleurs pour préparer 2019. » La concurrence est prévenue.