«On fonce dans le mur à pleine vitesse», le rugby français est-il en pleine crise de croissance (comme le foot avant lui)?

RUGBY Comportements individualistes, omniprésence de l'image, manque d'amour au maillot, les mentalités ont changé...

Antoine Huot de Saint Albin

— 

Gabriel Lacroix face à la Nouvelle-Zélande, un mur presqu'infranchissable
Gabriel Lacroix face à la Nouvelle-Zélande, un mur presqu'infranchissable — F. Fife / AFP / Montage 20 Minutes
  • L'équipe de France de rugby sort d'une tournée automnale catastrophique.
  • Le comportement de certains joueurs a été pointé du doigt.
  • De quoi faire un rapprochement avec certaines périodes sombres du foot français.

Une équipe de France en grave crise de résultats, une identité de jeu inexistante, un sélectionneur critiqué, des joueurs qui privilégient leur petit confort personnel, un amour du maillot discutable… Ça ne vous rappelle rien ? Mais si, fouillez bien dans vos mémoires. On est à la fin des années 2000, Helmut Fritz rend fou l’Hexagone avec son tube « Ça m’énerve » et les Bleus du foot vivent un calvaire pas possible. Un Euro 2008 catastrophique – élimination en phase de poules-, un pays ligué contre Raymond Domenech et certains joueurs, comme Anelka ou Ribéry, qui n’en font qu’à leur tête, ou presque. L’addition, salée, entraînera la grève de Knysna, en Afrique du Sud en 2010.

>> A lire aussi : Anelka va révéler le nom de la taupe dans un film consacré au fiasco de Knysna

On n’en est pas encore là, heureusement, mais le rugby français offre un visage très sombre depuis plusieurs mois. Le dernier fait d’arme : une tournée automnale des plus inquiétantes, soldée par trois défaites et un nul arraché face au Japon. En poste depuis 2016, Guy Novès a remporté seulement 7 matchs (sur 21) depuis qu’il est sélectionneur. Triste record. « On prend même des branlées face à des équipes qui sont en fin de saison », résume Olivier Brouzet, l’ancien deuxième ligne des Bleus et aujourd’hui directeur du développement à l’Union Bordeaux Bègles.

Et l’amour du maillot ?

Sur le terrain, les joueurs semblent perdus. Et en dehors, ce n’est pas mieux. Mardi, le journal L’Equipe pointait le comportement de certains internationaux (manque d’investissement, retards à l’entraînement, défaite acceptée trop facilement…). Selon Midi Olympique, le Clermontois Damian Penaud aurait eu un comportement agaçant durant ces trois semaines de préparation à Marcoussis, privilégiant sa personne à la vie du groupe. Surprenant pour Sylvain Marconnet, qui l’a suivi avec les U20 pour France Télévisions : « Je n’ai jamais entendu de choses négatives à son sujet, bien au contraire. C’est un boute-en-train. Il joue au rugby de manière passionnée. »

Au-delà du cas du centre auvergnat de 21 ans, l’arrivée des jeunes semble poser quelques problèmes au sein du XV de France. « Il faut se faire à l’idée qu’il y a une nouvelle génération qui arrive et que le mode de préparation qui était le nôtre, à savoir arriver blanc au stade et se mettre des coups de cigares pour avoir l’impression d’y être, a évolué », explique l’ancien pilier du Stade Français.

>> A lire aussi : On a été nuls en novembre mais ça va, ce n'est qu'une «perte de confiance»

Les mentalités ont évolué et le professionnalisme a sa part de responsabilités dans cette histoire. « Cela a sûrement augmenté le côté individualiste des joueurs, note l’ancien sélectionneur des Bleus Pierre Villepreux. Il y en a toujours eu un peu, mais c’est exacerbé aujourd’hui. On se regarde un peu plus le nombril. » Même son de cloche chez Sylvain Marconnet : « Aujourd’hui, l’équipe de France rentre dans un plan de carrière, pour être vu et apporter plus de valeur en vue de mutations. On essaie de se mettre en avant pour avoir une bonne note dans le journal, pour pouvoir y rester, parce que c’est une source de revenus. Avant, on était sur des valeurs plus saines. Je suis un peu extrême et j’espère que la réalité est plus nuancée, mais ça va finir par devenir comme ça. » Pierre Villepreux, lui, est inquiet :

En ce moment, on est en train de recevoir tous les effets pervers du sport pro. On avait pu les observer en amont dans les autres disciplines et on pensait y échapper. Mais non, on est entré de plein fouet là-dedans. Et ça peut s’aggraver. Il y aura toujours plus d’argent, et de demandes de la part des joueurs. S’il n’y a pas de barrières, on fonce dans le mur à pleine vitesse. »

Damian Penaud face au Japon.
Damian Penaud face au Japon. - T. Camus / AP / Sipa

 

L’équipe de France, simple passerelle pour les joueurs ? Le journal L’Equipe assure que « l’amour du maillot frappé du coq semble moins passionnel », que les joueurs sont « contents » de rentrer en club. « L’amour du maillot, de la patrie, c’est quelque chose de difficilement quantifiable », répond Olivier Brouzet. « Pour connaître quelques joueurs qui étaient alignés durant cette tournée d’automne, je sais leur degré d’implication et je pense qu’ils étaient concernés. Même s’il peut avoir une préparation plus en dilettante », assure de son côté Marconnet.

Les jiffs deviennent rois

« Si l’équipe de France, de part les résultats, valorise les joueurs, alors ces derniers vont se vanter d’en être, analyse Villepreux. Dans l’autre sens, si les défaites s’enchaînent, ça peut se retourner contre eux et du coup, ils vont moins avoir cet amour du maillot. En plus, quand l’international rentre dans son club, il se retrouve face à un mec qui a joué à sa place pendant ce laps de temps, qui a performé, il peut se demander si ça valait le coup d’être en sélection. »

A en entendre notre petit panel, on a l’impression de revenir presque dix ans en arrière, au moment où le foot se posait des questions existentielles. De là à ce que Gérald Dahan se fasse passer pour Emmanuel Macron​ et demande aux joueurs de mettre la main sur le cœur au moment des hymnes, il n’y a qu’un pas. Alors, le ballon ovale va-t-il s’arrondir ? « Il faut se souvenir de Knysna au foot et de la génération enfants gâtés. On a vu, qu’avec un changement de coach et de mentalité, les choses pouvaient rentrer dans l’ordre. Oui, le rugby est en crise de croissance, il faut revoir les mentalités », affirme Sylvain Marconnet.

>> A lire aussi : Sous les sifflets, le XV de France tenu en échec par le Japon

« Le rugby n’est pas en train de se “footballiser”, calme Arnaud Seux, agent de plusieurs rugbymen, qui connaît bien le marché du Top 14 et de la Pro D2. On a encore des joueurs qui restent dans leur petit club, alors qu’ils ont les portes des plus grosses équipes grandes ouvertes. » En attendant des mesures, le phénomène est quand même en train de s’aggraver. D’autant qu’avec le quota de Jiffs (joueurs issus des filières de formation) imposé par la Ligue nationale de rugby, les clubs changent leurs priorités dans la masse salariale. « Les équipes favorisent les jeunes joueurs français, reprend l’agent. Le joueur moyen étranger va avoir moins d’importance pour un club. » Vous l’avez compris, encore plus d’argent pour nos jeunes promesses. Et ce n’est pas forcément un bon signe.