Paris-2024: «Monsieur lobbying», Hidalgo réticente et pression sur Los Angeles, retour sur cinq années de boulot acharné

JEUX OLYMPIQUES Il s'en est passé, des choses, depuis les prémices de la candidature parisienne lors des Jeux de Londres en 2012...

Nicolas Camus
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Tony Estanguet, co-président de Paris 2024, et Anne Hidalgo, maire de Paris, rament ensemble lors des journées olympiques du 23 juin 2017.
Tony Estanguet, co-président de Paris 2024, et Anne Hidalgo, maire de Paris, rament ensemble lors des journées olympiques du 23 juin 2017. — Martin BUREAU / POOL / AFP
  • Paris va se voir officiellement attribuer l'organisation des JO-2024 mercredi, lors de la cession extraordinaire du CIO à Lima.
  • Traumatisée par ses nombreux échecs récents, la France a construit cette candidature patiemment.
  • Bernard Lapasset, Tony Estanguet et Anne Hidalgo ont joué un rôle prépondérant dans la réussite parisienne.

Plus que deux jours. Mercredi, Paris se verra officiellement attribuer l’organisation des Jeux olympiques d’été en 2024. Après les échecs de 2008 et 2012, la capitale française a enfin réussi à convaincre le CIO qu’elle était bien la mieux placée pour accueillir la plus importante compétition du sport mondial. Le résultat d’un travail de titan entamé il y a plus de cinq ans maintenant.

2012, les prémices du commencement d’un début d’idée

La candidature de Paris à l’organisation des JO-2024 ne découle pas directement de là, mais on y trouve les premiers balbutiements. Londres, Jeux-2012, François Hollande est de passage au Club France. Le président de la République en profite pour rappeler que malgré les trois derniers douloureux échecs (JO d’été 2008 et 2012, JO d’hiver 2018), la France ne doit pas abandonner ses ambitions olympiques. « Mais si on y retourne, il est important que les leaders du projet viennent du monde du sport », prévient-il. Voilà les premières leçons du passé.

En décembre, partant du constat que la France avait perdu de l’influence dans les instances dirigeantes du sport international, Bernard Lapasset se voit confier par le ministère des Sports et le CNOSF une étude sur le sujet. Le but, trouver les moyens d’avoir une voix qui porte à nouveau et de transformer la France en « une terre d’accueil de premier plan pour les plus grands événements sportifs internationaux », selon la ministre de l’époque, Valérie Fourneyron.

2013, le tour du monde de Bernard Lapasset

L’homme clé de toute cette réflexion, c’est bien lui. Bernard Lapasset est « Monsieur lobbying », LE dirigeant français qui maîtrise le mieux cet aspect si important et dans lequel la France a tant de mal. Président de la Fédération internationale de rugby après avoir réduit en pièces le bloc du Commonwealth, instigateur du retour du rugby à 7 aux Jeux en 2016 (après 92 ans d’absence) alors qu’on lui « riait au nez » - ce sont ses propres mots - quand il avait émis cette idée, le Tarbais applique la méthode qui a fait ses succès : il va voir les gens qui comptent (membres du CIO, présidents de fédérations internationales, etc.), un par un. Et emmène ce coup-ci dans sa valise un jeune retraité en train de faire ses classes de dirigeant, le triple champion olympique de canoë Tony Estanguet. Il recrute aussi quelques éléments importants à l’étranger.


En septembre, Tokyo est désigné pour accueillir les Jeux-2020, au détriment de Madrid. Il y a donc de la place pour une ville européenne dès 2024. Le 31 décembre, Lapasset rend son rapport. « Les conditions sont réunies pour envisager le lancement d’une étude d’opportunité », dit-il. Allez, c’est parti.

2014, l’installation des fondations et les derniers doutes à lever

Cette étude est lancée dès les premiers jours de l’année. Elle doit permettre de répondre à plusieurs questions. Est-ce qu’il y a encore un intérêt à être candidat ? Le coût serait-il raisonnable ? Est-ce qu’on est capable techniquement de livrer ce type d’événement ? Avec quel concurrent devra-t-on batailler ? « On a pris un an pour faire ce travail de fond. Avant, on annonçait une candidature sous la pression d’untel ou untel et on ne se demandait qu’après comment on pourrait gagner. Là, on s’est demandé si on pouvait gagner et comment, et ensuite on y est allé », explique-t-on aujourd’hui au sein du comité.

Bernard Lapasset poursuit son travail de sape. Classe politique, chefs d’entreprise, mouvement sportif, tout le monde se range peu à peu derrière l’idée que c’est le bon moment pour Paris. La maire de Paris Anne Hidalgo, présente à Singapour en 2005, n’est pas du tout convaincue en revanche. « Mon sentiment, c’était "y aller, ok, mais pour quoi faire ?", raconte-t-elle. Il n’était pas question de perdre, encore. Je sais ce que ça fait quand ça se fracasse, quand "Londres" s’affiche à la place de "Paris". Mais j’ai été rassurée. »

Le budget prévisionnel de Paris 2024.
Le budget prévisionnel de Paris 2024. - 20 Minutes

« Anne Hidalgo a partagé les craintes légitimes de beaucoup de gens sur les Jeux, détaille un dirigeant parisien. Ça va coûter combien ? A quoi ça peut nous servir pour la suite ? Elle n’était pas fan spontanément, alors elle a posé les bonnes questions. Ça nous a obligés à avoir les réponses et à gagner en cohérence. »

L’adoption début décembre par le CIO de l’Agenda 2020, destiné à assouplir le processus de candidature et à diminuer le coût des Jeux, aide l’édile à avancer dans sa réflexion. Un mois plus tôt, François Hollande s’était dit « favorable » à une candidature de Paris aux JO. Les Français savent ce qu’ils veulent faire de ces Jeux, et cela correspond à la nouvelle vision du comité international. Tout est en place.

2015, la course est lancée

Le 12 février marque un tournant. La remise de l’étude d’opportunité, présentée dans les salons de l’Hôtel de Ville de Paris, achève de convaincre Anne Hidalgo. Face au micro, Bernard Lapasset annonce à l’improviste que si Paris se lance bel et bien, Tony Estanguet prendra la co-présidence du comité à ses côtés. Culotté. L’ancien céiste, qui n’était même pas au courant de cette annonce, manque d’expérience et d’envergure internationale. C’est en réalité un coup de maître. A Doha, près de deux ans plus tard, un membre du CIO glissera à l’un de ses collaborateurs qu’il voyait en lui le futur président du CIO.

En avril, le Conseil de Paris approuve la candidature. Quelques jours plus tard, l’association « ambition olympique et paralympique » est créée pour permettre à tous les acteurs potentiels, comité olympique, Ville, Région, Etat, de se construire une « culture commune » du projet. Puis arrive le grand jour. Le 23 juin, date de la journée olympique mondiale, Paris annonce officiellement sa candidature. Les Français ont deux ans pour surpasser Los Angeles, Budapest, Hambourg, Rome et Boston (les quatre dernières villes se retireront de la course par la suite).


2016, la candidature sur les rails

Globalement, la candidature est une affaire qui roule. Même avec un peu de recul, les dirigeants parisiens ne se souviennent pas d’un moment où ça a été le feu. Si elle a été repoussée et que cela a légèrement irrité les Français, la visite dans la capitale du président du CIO Thomas Bach, les 2 et 3 octobre, est finalement une réussite. On dit le big boss allemand « impressionné ».

Il y a tout de même quelques réglages en interne à effectuer. Par exemple après Doha, en novembre. Si le premier grand oral devant un bon millier de représentants des comités olympiques nationaux et des fédérations internationales, dont une bonne trentaine d’électeurs du CIO, s’est bien déroulé, l’interview accordée par le consultant Nick Varley à L’Equipe le lendemain ne passe pas très bien. « Nous avons été les meilleurs », assène celui qui a participé aux campagnes victorieuses de Londres, Rio et Tokyo. Une posture qui ne correspond pas à l’image que veut renvoyer Paris. Pas de panique, la prestation de Tony Estanguet restera bien plus dans les mémoires.

2017, la course en tête et la pression sur Los Angeles

Dévoilé début février, le slogan « Made for sharing » fait tiquer les défenseurs de la langue française. « 82 % des gens à qui on s’adresse parlent anglais », rétorquent les dirigeants parisiens. Le début de polémique retombe vite, il y a plus important à s’occuper. Dès le premier trimestre, l’idée d’une double attribution pour les Jeux de 2024 et de 2028 commence à faire son chemin, notamment du fait du retrait de Budapest en février. Il est alors clair pour Paris et Los Angeles que celui qui sera en pole en avril-mai pourra faire joujou avec l’autre comme on martyrise un 6e dans la cour de récré au collège.


Les retours qu’ont les Français vont dans le bon sens. « Paris, c’est solide, c’est plus avancé que LA », peut-on notamment entendre dans la plupart des fédérations internationales. Les Américains sont déstabilisés, et sont les premiers à ouvrir la porte à 2028, au début du mois de juin. Contraints et forcés.

Deux jours plus tard, Thomas Bach officialise le principe de la double attribution. Sûrs d’eux, les dirigeants parisiens poursuivent sur leur travail de l’ombre sans jamais dévier. Le mot d’ordre, « on est candidat pour 2024 et seulement pour 2024 », est décliné sous toutes les formes.


Le dernier oral devant les membres du CIO, mi-juillet à Lausanne, porte le coup de grâce à Los Angeles. La capitulation a lieu le 31 juillet. Paris tient ses JO d’été, 100 ans après les derniers. « Il y a trois ans, on nous disait "il ne faut pas être candidat, il y a les Américains, ils sont toujours plus forts". On a su faire évoluer ces perceptions ».