Black Lives Matter: Les athlètes américains défendent la cause noire sur le terrain

ETATS-UNIS Face aux tensions raciales, Colin Kapernick, LeBron James et de nombreux sportifs renouent avec l’engagement politique des années 60…

Philippe Berry

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Les joueurs des 49ers de San Francisco, Eli Harold, Colin Kaepernick et Eric Reid protestent pendant l'hyme américain, le 25 septembre 2016.
Les joueurs des 49ers de San Francisco, Eli Harold, Colin Kaepernick et Eric Reid protestent pendant l'hyme américain, le 25 septembre 2016. — T.WARREN/AP/SIPA

De notre correspondant aux Etats-Unis,

Un genou à terre ou le poing levé, ils refusent de célébrer l’hymne américain. En dénonçant par ce geste controversé les brutalités policières et « le sang qui coule dans les rues », Colin Kaepernick et une dizaine de joueurs NFL ravivent la flamme d’un activisme que semblait avoir éteint le sport-business des années 90. Louis Moore, professeur d’histoire afro-américaine à Grand Valley State University, l’explique à 20 Minutes, les athlètes noirs ont réalisé « qu’ils avaient du pouvoir. Désormais, ils veulent participer au changement ».

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« Les républicains aussi achètent des baskets »

Un tel engagement n’est pas nouveau. Dans les années 30, par leurs simples performances sportives, Jesse Owens et Joe Louis mènent une résistance symbolique face à la propagande d’Hitler et de Mussolini. Influencé par Martin Luther King et Malcolm X, Mohammed Ali devient objecteur de conscience en opposition à la guerre du Vietnam en 1967 – et se fait suspendre de toute compétition pour trois ans. L’année suivante, aux Jeux olympiques de Mexico City, la photo du « Black Power salute » de Tommie Smith et John Carlos sur le podium fait le tour du monde – les athlètes, eux, seront condamnés par le CIO et expulsés du village olympique.

Tommie Smith et John Carlos aux JO de 1968, à Mexico City.
Tommie Smith et John Carlos aux JO de 1968, à Mexico City. - AP/SIPA

Les années 90-2000 marquent l’avènement de la toute-puissance des sponsors. Face à des communautés au bord de l’explosion après la mort de Rodney King, O.J. Simpson fréquente surtout le country club huppé de Brentwood. Pour justifier son manque d’engagement, Michael Jordan, le porte-étendard de Nike, aurait, lui, lâché : « Les républicains achètent aussi des baskets. »

« Un éveil politique façonné par le mouvement Black Lives Matter »

Ces cinq dernières années, la donne a changé. En 2012, LeBron James et tout le Miami Heat posent vêtus d’un hoodie en hommage au jeune Trayvon Martin, tué par le vigile de quartier George Zimmerman.

En 2014, après la mort de Michael Brown à Ferguson, des joueurs des St Louis Rams entrent sur la pelouse les bras levés, reprenant le refrain « Hands up, don’t shoot ».

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Dans la foulée, plusieurs stars de la NBA menées par Derrick Rose enfilent des t-shirts noirs « I can’t breathe » (« Je ne peux pas respirer ») après le décès par asphyxie d’Eric Garner, tué par la police.

La semaine dernière, Richard Sherman, le joueur des Seahawks, a boycotté la séance de questions-réponses pour prendre position et défendre Colin Kaepernick, attaqué pour son manque de patriotisme, déclarant :

« Quand on vit à une époque où vous-même si vous mettez vos mains en l’air, il y a un risque que vous vous fassiez tuer par la police sans que personne ne soit poursuivi, il y a un problème. Il faut que ça change. »

Serena Williams et Stephen Curry l’ont rejoint avec le même refrain : « Nous ne pouvons pas rester silencieux ». Près de cinquante ans après avoir écrit La Révolte de l’athlète noir, le sociologue Harry Edwards estime que nous assistons « à un éveil culturel et politique façonné par l’émergence du mouvement Black Lives Matter, qui pourrait durer dix ans ou plus ». Elle est loin, l’époque où Charles Barkley lançait : « Je ne suis pas un modèle. Ce n’est pas à moi d’élever vos enfants juste parce que je sais dunker ».

Choc des images et prise de conscience

Les statistiques, avec plus de 1.000 civils tués par la police américaine chaque année, et 2,5 fois plus de victimes noires que blanches (par million d’habitants), n’ont pourtant pas vraiment changé. Mais désormais, chaque incident ou presque est documenté par une vidéo filmée avec un smartphone. Parfois, le drame ou ses conséquences sont même diffusés en temps réel sur Facebook Live ou Periscope, comme lors de la mort de Philando Castile en juillet dernier, dans le Minnesota. « Clip après clip, le public voit des hommes, des femmes et des enfants noirs exécutés dans la rue. Les images favorisent une prise de conscience globale qui crée un cadre dans lequel l’engagement social des athlètes peut se développer », analyse Edwards, qui a joué un rôle central dans la mobilisation des années 60 avec son projet olympique pour les droits de l’homme.

Un autre facteur catalyse cette renaissance. Avec 33 millions de followers sur Twitter, LeBron James dispose d’un mégaphone. « Internet et les réseaux sociaux fournissent une tribune sans précédent aux athlètes, comme la télévision avait pu le faire dans les années 60. » Surtout, avec un contrat à vie avec Nike estimé à plus d’un milliard de dollars, le roi James est devenu intouchable. Si Nike reste publiquement plutôt discret, son PDG a écrit une lettre aux employés pour affirmer que l’entreprise se tenait aux côtés des athlètes dans leur combat pour la « justice raciale ».

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LeBron James derrière Hillary Clinton

Attention, prévient Louis Moore. « La prise de position des athlètes ne représente que la moitié de l’équation ». L’autre, c’est « l’engagement sur le terrain auprès de la communauté pour provoquer un véritable changement politique ». Harry Edwards acquiesce. « Vous n’aimez pas le shérif de Ferguson ? Votez. Vous ne voulez pas que Donald Trump soit élu ? Votez. » Le sociologue estime que c’est cette énergie infusée dans le système politique « mainstream » qui a porté Barack Obama en 2008.

Huit ans après, l’Amérique se trouve à un carrefour. Donald Trump veut restaurer « l’ordre et la loi ». Il souhaite revenir à des contrôles au faciès et à des fouilles systématiques (« Stop and frisk »). Poussée sur sa gauche par Bernie Sanders, Hillary Clinton, elle, promet de s’attaquer au « racisme systémique » de la police et de réformer le système judiciaire. Cette semaine, LeBron James a d’ailleurs officiellement apporté son soutien à la candidate démocrate, estimant que « face à la violence, nous avons besoin d’un président qui nous unit ». Dans l’Ohio, l’Etat le plus important de cette élection présidentielle, chaque voix compte. Celle du fils prodigue plus que toutes les autres.