Open d’Australie: Pourquoi le tennis est le sport préféré des paris frauduleux

TENNIS Un vaste scandale de matchs truqués concernant des joueurs majeurs du circuit encore actifs a été révélé par les médias britanniques…

Julien Laloye

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Novak Djokovic, le 18 janvier 2016 à Melbourne.
Novak Djokovic, le 18 janvier 2016 à Melbourne. — Vincent Thian/AP/SIPA

« Des noms, on veut des noms, nom de nom. » Les gros bras envoyés au feu du micro en ouverture de l’Open d’Australie ont tous tenu le même discours, peu ou prou. Des tricheurs dans le top 50 ? Présents ici, à Melbourne ? Très bien mais qu’on donne les coupables et qu’on lâche les chiens, après on parlera. Seul Novak Djokovic a creusé un peu la question, rappelant qu’il avait lui-même fait l’objet d’une approche en 2007 pour balancer un match en Russie, preuve que personne n’est à l’abri. 20 Minutes vous explique pourquoi le tennis est un sport propice aux paris douteux.

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Parce que c’est facile d’arriver jusqu’à un tennisman

La vie de tennisman n’est pas toujours glam. Souvent, il se retrouve seul à son hôtel ou dans les travées des tournois à tromper l’ennui en attendant son match. Il est alors à la merci des intermédiaires parieurs qui peuvent les harponner tranquillement, souvent en utilisant le téléphone de leur chambre d’hôtel, quand ce n’est pas le portable. Andreas Moltke-Leth, un joueur danois approché l’an passé sur le circuit secondaire, nous raconte comment ça fonctionne.

« J’étais en train de manger en famille quand mon téléphone a sonné. C’était un numéro inconnu. La personne au bout du fil n’a pas tourné autour du pot. Il m’a dit que sa spécialité c’était d’arranger les matchs. Le type connaissait mon numéro de vol et l’hôtel où je descendais. C’était un peu flippant. »

Parce que les mecs ne roulent pas tous sur l’or

Il s’agit d’inégalités rabâchées depuis des siècles mais elles existent toujours. En dehors des cent premiers mondiaux, en comptant large, un joueur pro finit l’année ric rac. « Faire une année complète sans se soucier de ce que tu vas rentrer ou pas sur les tournois, c’est 80.000 euros, en faisant attention et avec un entraîneur qui ne te coûte pas cher », nous révélait Jonathan Eysseric à la fin de saison dernière, alors que le Français choisissait le crowdfunding pour tenter de rejoindre le fameux graal du top 100.

Pour info, le Polonais Przysiezny, 200e mondial au dernier classement de l’année 2015, a engrangé 85.000 euros de gains sur les tournois qu’il a disputés. On comprend donc qu’un chèque de 50.000 euros contre une défaite discrète dans un tournoi de seconde zone puisse être tentant.

Parce que sur le terrain, ça ne se voit pas

C’est un jugement subjectif, bien entendu, mais au tennis encore plus qu’ailleurs, il est difficile de faire la part des choses entre la triche volontaire et le renoncement par dépit, parce que c’est loin, qu’il est tard, qu’on a mal, et qu’il y a des points à défendre la semaine d’après. Ian Dorward, qui a surveillé des matchs à la chaîne pour un bookmaker anglais de renom, s’amuse désormais à repérer les paris douteux pour son compte. Au printemps, il est tombé sur une perle. Agustin Velotti, 303e mondial, face à Denys Molchanov, classé 174e mondial, à Dallas, un gros challenger.

Le premier nommé perd le premier set, ce qui n’empêche pas les parieurs de miser à 93 % sur sa victoire avec d’énormes sommes à la clé (800.000 euros au total). Devinez qui se met à ne plus rentrer un coup droit ? Molchanov, évidemment. Si la manipulation semble grossière, personne ne se rend compte de rien sur le moment. Ni les rares spectateurs, ni Velotti. « Mon adversaire n’avait pas l’air dans son assiette mais j’étais trop occupé à me maudire à cause de mes coups ratés pour me douter de quelque chose. »

Parce qu’on peut parier sur tout et n’importe quoi

Un petit tour rapide sur les sites de paris en ligne permet de toucher du doigt tout l’argent qu’une personne bien renseignée peut gagner sans éveiller l’attention. Qui va gagner le premier set ? On peut parier. Qui va gagner le premier point du dixième jeu ? On peut parier. Le douzième jeu va-t-il arriver jusqu’à égalité ? Les possibilités sont presque infinies. Une double faute au bon moment, et par ici la monnaie.

Les paris possibles sur un match du challenger de Bressuire, le 18 janvier.

« Selon moi, on ne devrait pas avoir le droit de parier sur un sport individuel. Parce que tu peux faire ce que tu veux, résume Julien Benneteau. Sur certains sites, il paraît que tu peux parier sur celui qui va gagner le premier jeu, c’est n’importe quoi ! Evidemment que ça peut arriver et évidemment que certains se sont laissé tenter par ça, c’est de l’argent facile. »

Parce que l’ATP s’en tape

Le plus révoltant dans les révélations de buzzfeed et de la BBC ? Sans aucun doute l’incompétence crasse de l’ATP, si ce n’est sa complicité dans l’histoire. Il y a bien une instance chargée de lutter contre la corruption, la Tennis Integrity Unit, mais celle-ci a d’autres priorités, comme sanctionner le Français Eli Rousset pour avoir partagé ses gains (350 dollars) avec le collègue qui, malade, lui avait laissé sa place au premier tour d’un challenger. Depuis sa création, le TIU a fait le minimum. Un exemple ? La parodie de match entre Davydenko et Arguello, en août 2007.

 

Matchs de tennis truqués : Rapport d’enquête de l’ATP publié par Fil_Sport

Malgré les évidences soulignées dans un rapport accablant (près de 5 millions de livrés pariés, un abandon sur blessure, 82 messages échangés entre l’Argentin et un parieur sicilien), l’ATP estime « qu’il n’y a aucune preuve d’une violation des règles de la part des deux joueurs ou de quelqu’un d’autre associé à la rencontre ». Ils seraient huit joueurs engagés à l’Open d’Australie à être concernés par de tels agissements que l’ATP, pourtant avertie, n’y voit rien à redire.