Vainqueur éthiopien, dopage génétique, vélo intelligent, télévision sensorielle… A quoi ressemblera le Tour de France 2050?

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Le maillot jaune du Tour de france, Chris Froome, le 17 juillet 2013, durant le contre-la-montre entre Embrun et Chorges.
Le maillot jaune du Tour de france, Chris Froome, le 17 juillet 2013, durant le contre-la-montre entre Embrun et Chorges. — JEFF PACHOUD / AFP

Le Tour de France 2050 sera remporté par un Ethiopien dont les gênes auront été modifiés, qui courra sur un vélo intelligent et dont vous regarderez les exploits en admirant des hologrammes dans votre salon. C’est la conclusion d’un petit jeu d’anticipation mené auprès d’experts du vélo, de la science et de la télévision. Une vision aux frontières du roman de science-fiction, mais totalement plausible. 

L’origine des coureurs: «Le plus grand boum d’ici 20 ou 30 ans, ce seront les pays d’Afrique de l’Est»

Par Frédéric Magné, directeur du Centre Mondial du Cyclisme

«Les épreuves sur route comme le Tour, sont des épreuves de fond qui ressemblent au marathon, qui sont dominées outrageusement par les athlètes d’Afrique de l’Est, comme l’Ethiopie ou l’Erythrée. Physiologiquement, ils ont des qualités physiques exceptionnelles par rapport à ce que le cyclisme requiert. Le plus grand boum d’ici 20 ou 30 ans, ce sera les pays d’Afrique. L’une des missions du CMC, c’est de donner la chance à ces pays-là de développer le potentiel de leurs athlètes. En plus, ce sont d’anciennes colonies italiennes, ils ont laissé une certaine culture du vélo. Il y a aussi un gros potentiel en Argentine, au Brésil. Et en Corée du Sud, Indonésie, Thaïlande… Mais le potentiel physique des Africains, qui sont des grimpeurs nés, est un cran au-dessus.»

Le matériel: «Un vélo intelligent proche d’une Formule 1»

Par Frédéric Caron, responsable du développement chez Look Cycle

«Si on se projette en 2050, on a quelques idées de développement qui ne sont pas encore résolues. Par exemple, le carbone: c’est un matériau avec de la fibre, qu’on pourrait rendre réactive avec un courant électrique. On peut imaginer un vélo qui devient plus souple quand on roule sur des pavés, et plus rigide dans les cols. C’est un vélo intelligent. Sur les textiles, ça fonctionne aussi. On a déjà des carbones intégrés qui réduisent la fréquence cardiaque du cycliste en évacuant l’électricité statique. On peut presque imaginer que le textile alimente l’électronique embarquée, et qu’il collecte les données corporelles. Ce serait un peu comme en Formule 1, ou toutes les informations-moteur sont lues par l’écurie dans le stand, qui fait les réglages en temps réel et à distance. Les directeurs sportifs pourraient détecter une hypoglycémie avant que le coureur ne le sente. On peut même imaginer un changement de vitesse automatique, un système de freinage type ABS…» 

Le dopage: «Un traitement de reprogrammation génétique pour améliorer les fibres musculaires»

Par Gérard Dine, médecin biologiste spécialiste du dopage

«Ce qui pose problème aujourd’hui, c’est que des biomolécules sont déjà à disposition et permettent d’améliorer la performance. Donc il y a fort à craindre que ça ne s’arrangera pas dans les 30 ans qui vont venir. Le dopage génétique, c’est manipuler des cellules de l’organisme pour l’améliorer. En 2050, par exemple, on peut imaginer qu’on insère dans les cellules qui fabriquent le tendon, un bout d’ADN qui va améliorer la cellule. Implanter les gênes d’un Armstrong ou d’un Bolt dans le peloton? Pour le moment, ça relève plus de la science-fiction. Mais on peut imaginer qu’on puisse faire une reprogrammation génétique pour améliorer les fibres musculaires. Là, le problème devient éthique. Quand vous faites une thérapie cellulaire pour réparer quelqu’un, c’est du soin. Le problème, c’est que rien ne pourra faire la différence avec une thérapie cellulaire pour améliorer quelque chose. Il va falloir réfléchir à des frontières du dopage qui tiennent compte des progrès de la biotechnologie.» 

>>> A lire sur le même sujet, l'interview de Pierre Bordage, auteur de science-fiction

Le parcours: «Si demain on va au Qatar en une heure…»

Par Jean-François Pescheux, directeur sportif du Tour de France

«Le cyclisme a toujours suivi l’évolution de la vie mais à la fin, il y a une ligne de départ et une ligne d’arrivée et l’habillage qui change autour. Maintenant, est-ce qu’il y aura encore des routes? Peut-être qu’on aura encore plus d’autoroutes, ce ne serait pas terrible, rien ne vaut le cœur d’un village. Pour le Grand départ dans un pays du Golfe, il y beaucoup de choses à prendre en compte comme la chaleur et la qualité du transfert. Mais si demain on va au Qatar en une heure, ça rapproche la possibilité. Attention, la récupération des coureurs est primordiale. Pour moi, ce n’est pas possible d’imaginer un Tour uniquement avec des arrivées nocturnes, comme à Paris dimanche. Le coureur doit être massé, soigné et si on arrive à 22 heures, il se couche à minuit-1h. Deux étapes dans la même journée? C’est interdit par les règlements. Certains veulent des épreuves réduites dans la durée, mais pas le Tour, il faut que ça reste trois semaines: les partenaires des équipes ne veulent pas perdre des jours de diffusion télé.»

La consommation du spectateur: «Une expérience sensorielle totale»

Par Boris Helleu, maître de conférence à l’université de Caen (Calvados), spécialiste des stratégies digitales dans le sport-spectacle

«On pourrait très bien avoir tout ou partie du parcours validé par les fans. Dans une logique de coproduction, l’étape se construirait en fonction des vœux du public. Ensuite, on multiplierait des points de vue: tu serais alimenté par les caméras sur les coureurs, dans les voitures, mais aussi dans le public. Avec une technologie biologique, on pourrait même envisager de ressentir les sensations des coureurs, ce serait une expérience sensorielle totale. Enfin, le «big-data» est aussi une piste. Le spectateur aurait accès à toutes les données qui lui permettent de comprendre la course. Techniquement, il y aura toujours quelque chose qui relèvera de l’écran, pour une consommation en famille. Peut-être que ce sera sous forme holographique. Mais on peut aussi miser sur la disparition de l’écran mobile. Les Google glass ne vont-elles pas remplacer les tablettes? Tu te mets dans ton canapé, tu chausses tes lunettes, tu regardes la course, et c’est un peu comme Iron Man dans son scaphandre.»