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Pierre Mazeaud : «En alpinisme, on engage sa propre existence»

Interview du président du Conseil constitutionnel, premier Français à avoir gravi l'Everest

Interview de Pierre Mazeaud, 77 ans, président du Conseil constitutionnel et premier Français à avoir gravi l'Everest

Outre votre carrière politique, vous avez réalisé de nombreux exploits en montagne. Vous considérez-vous comme un sportif ?

Je ne considère pas que l'alpinisme soit une discipline sportive comme les autres. On peut faire de l'athlétisme avec passion, on peut faire du vélo, jouer au football ou au basket avec passion. Mais ce sont des disciplines sportives où l'on n'engage pas l'individu dans sa totalité. En alpinisme, on engage sa propre existence. Cela en fait une discipline un peu à part.

En quoi ce danger participe-t-il au plaisir ?

Il y a plusieurs types de dangers. Les dangers externes, ceux contre lesquels on ne peut rien : avalanche, chute de pierres... Et puis, il y a ceux qui viennent de vous. En alpinisme, chaque mouvement est la caution, la garantie de l'existence. Et ce pendant toute la durée de la course. Je crois que c'est aussi pour cela qu'on aime la montagne. Mais depuis l'époque de mes débuts, les choses ont beaucoup changé. Nous, on faisait de la montagne pour s'amuser, pendant nos vacances. Aujourd'hui, les alpinistes sont de véritables athlètes qui s'entraînent comme les autres sportifs en faisant des footings, du vélo...

La dimension sportive prend-elle le pas sur l'aventure ?

Non. Qu'il s'agisse de l'élite qui se lance dans des voies nouvelles de très haute difficulté, quelqu'un qui refait une voie déjà faite ou un troisième qui s'amuse dans une sorte de chemin facile, c'est toujours l'aventure. Mais il y a aussi le fait de réussir mieux que son petit camarade. Ce n'est pas un 100 m, mais lorsqu'on refait une voie déjà ouverte, on essaie d'aller plus vite. Après, il faut faire avec les éléments extérieurs. La même voie peut prendre quelques heures ou huit jours en cas de tempête.

Ce que réalisent les alpinistes actuels vous impressionne-t-il ?

Je crois qu'en Europe, dans les années 1960, on avait atteint un peu la limite notamment dans les Dolomites [Alpes]. Les jeunes alpinistes actuels n'ouvrent pas des voies qui nous étaient apparues impossibles hier. Mais dans l'Himalaya, ou ailleurs dans le monde, certains réalisant des choses exceptionnelles. Ils sont rapides. Ils y vont en petites équipes, à deux, voire seul.

En 1978, vous avez mené la première cordée française au sommet de l'Everest. Voir ce sommet aussi fréquenté aujourd'hui vous perturbe-t-il ?

Pas du tout. En passant par l'une des voies classiques, ça ne présente aucune difficulté technique. Ce n'est ni un exploit, ni une performance. Et il m'est arrivé, Dieu merci pour moi, de faire des choses beaucoup plus difficiles dans les Alpes. Mais les gens ont tout de même le droit d'être satisfaits d'aller sur le plus haut sommet du monde. D'avoir réussi quelque chose.

A bientôt 80 ans, quelles limites vous fixez-vous ?

C'est comme tout ce qu'on fait dans la vie. Il y a un âge où l'on s'aperçoit que l'on ne peut pas refaire les mêmes choses. On est donc freiné dans ses projets. Alors on essaie d'aller au-delà de ses limites actuelles. L'an dernier, je suis parti dans les Dolomites avec un ami. On a fait deux voies intéressantes. On a mis une journée là où il y a quelques années on aurait mis cinq heures, mais on se rend compte qu'on a toujours autant de plaisir à le faire. C'est un gros avantage. Un coureur de 100 mètres, je le vois mal refaire des 100 mètres à 80 berges. Nous, on est bien en montagne.

Recueilli par Grégory Magne (Kaora Press)

11 juillet 1961 Dans le Mont-Blanc, sa cordée est surprise par une violente tempête au sommet. Seuls trois des sept alpinistes survivront après plus de quatre jours dans le froid. 15 octobre 1978 Il dirige la première expédition française qui atteint le sommet de l'Everest. de 1973 à 1976 Secrétaire d'Etat chargé de la Jeunesse et des Sports. 27 février 2004 Nommé président du Conseil constitutionnel par le président de la République.