Affaire de viol au «36»: «Je me rappelle que son histoire était un peu bizarre», assure une témoin

PROCES Leslie C., une ancienne serveuse du Galway, a livré ce lundi un témoignage fragilisant la version de la touriste canadienne qui accuse deux policiers de la BRI de l'avoir violée...  

Thibaut Chevillard

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L'entrée du siège de la police judiciaire de Paris au 36 quai des Orfèvres, le 1er août 2014
L'entrée du siège de la police judiciaire de Paris au 36 quai des Orfèvres, le 1er août 2014 — Kenzo Tribouillard AFP
  • Emily S., une Canadienne de 38 ans, accuse deux policiers de la BRI de l’avoir violée en 2014.
  • S’ils reconnaissent avoir passé la soirée avec elle, Nicolas R. et Antoine Q. nient l’avoir agressée.
  • Les deux hommes comparaissent jusqu'au 1er février devant la cour d’assises de Paris.
  • Ils encourent vingt ans de réclusion criminelle.

Au tour de Leslie C., une Américaine de 38 ans, de venir témoigner à la barre. Cette brune aux cheveux très longs, portant un haut blanc et un pantalon noir, travaillait comme serveuse au Galway en 2014. Désormais « mère au foyer », elle livre à la cour, ce lundi, un témoignage fragilisant la version d’Emily S., cette touriste canadienne qui accuse deux policiers de la BRI de l'avoir violée, une nuit, dans leur bureau du 36, quai des Orfèvres. Le temps est passé, ses souvenirs sont un peu flous. Mais elle se rappelle que l’histoire racontée par la plaignante « était un peu… bizarre », déclare-t-elle en français, avec un petit accent américain.

Le 22 avril 2014, Leslie C., qui travaille au Galway depuis quatre ans, a pris son service à 16 heures. Elle croit se rappeler que plusieurs fonctionnaires de la BRI, fêtant la venue à Paris d’un ancien collègue, étaient déjà là. Puis la plaignante est arrivée. Elle l’avait déjà vu. Lors de son séjour dans la capitale française, Emily S. est allée « quelques fois » dans ce pub irlandais, situé face à l’ancien siège de la police judiciaire parisienne. Dans la soirée, elle a demandé à la serveuse si elle connaissait les policiers de la BRI qui étaient présents. « Elle m’a dit : "Ils m’ont demandé d’aller dans leur bureau pour le sexe" », raconte cette Américaine.

« Je ne suis pas sûre pour le sexe… »

Selon Leslie C., la plaignante a ajouté : « Je ne suis pas sûre pour le sexe mais j’irais bien voir les bureaux », son père étant policier au Canada. Elle ne lui a, en revanche, pas précisé quel agent l’avait invité à « faire l’amour » dans le bureau de l’antigang. « Elle m’a dit en anglais : "They asked me", donc "ils". » Emily S. lui aurait également glissé, lors de cette conversation, que l’un d’entre eux avait mis sa « main sur les fesses ». Elle avait l’air « amusée » par la situation et ne semblait pas « choquée » par ce geste.

Leslie C. n’est pas « étonnée » plus que ça par l’attitude des policiers, habitués des lieux. « J’avais une collègue, Candice, qui m’avait dit être aussi allée dans leurs bureaux, explique-t-elle. Mais il ne s’est rien passé. Ils invitaient des personnes dans leurs bureaux, je le savais ». La serveuse américaine assure, pour sa part, n’avoir jamais « visité » les locaux de la BRI. Quelques heures plus tard, alors que le pub s’apprête à fermer, un policier est venu chercher Leslie C. et sa collègue, Kiri J., et leur a demandé de l’accompagner au Quai des Orfèvres. Devant la porte, elles ont trouvé Emily S. qui « ne pleurait pas, n’était pas hystérique » mais avait l’air « fatiguée ». « Je ne veux pas dire qu’elle était stoïque, mais… »

« J’avais l’impression que ce n’était pas vraiment la vérité »

Les serveuses ont demandé aux policiers présents une chaise pour que la jeune femme puisse s’asseoir ainsi qu’un verre d’eau. Puis Leslie C. lui a proposé son téléphone pour appeler ses parents au Canada car elle avait un forfait le permettant. En écoutant la conversation, elle a eu « l’impression » que son père était « sceptique » en entendant sa version des faits. Elle aussi d’ailleurs. « Je me rappelle que son histoire était un peu bizarre, poursuit-elle. Elle a changé un peu les détails. » Emily S. a notamment assuré à son papa qu’elle avait passé la soirée dans un endroit pour écouter de la poésie et qu’elle avait peu bu.

« Je ne la connaissais que comme cliente, mais j’avais l’impression que ce n’était pas vraiment la vérité ce qu’elle a raconté cette nuit-là », assure Leslie C. Avant d’avancer cette hypothèse : « Peut-être qu’elle était d’accord pour faire l’amour avec un policier », mais pas avec plusieurs. Lorsqu’elle a été entendue, en 2014, la serveuse américaine avait déclaré aux enquêteurs de l'IGPN (la police des polices) avoir vu la plaignante embrasser avec la langue Nicolas R. et d’autres agents. Aujourd’hui, elle n’en est plus très sûre. « Si vous l’avez dit, c’est que vous l’avez vu ? » l’interroge l’avocat de l’accusé, maître Schapira. « Oui », assure la témoin. Ce que confirme – partiellement – Nicolas R.

« Un geste sexuel »

Emily S. est invitée à son tour à s’avancer vers la barre. La semaine dernière, elle a assuré n’avoir embrassé personne cette nuit-là dans le pub. « Je ne me rappelle pas beaucoup les détails au Galway », souffle-t-elle ce lundi en français à la cour, précisant qu’elle est « malade » et qu’elle n’a pas « beaucoup dormi » depuis deux jours. «La semaine dernière, vous étiez affirmative. Là, vous dites quelque chose de différent. Quelle réponse doit-on garder ? » lance à la plaignante – une grande femme brune, cheveux très courts, portant des lunettes, habillée en noir – l’avocat de la défense.

Le président Duchemin rappelle à Leslie C. qu’une autre scène avait retenu son attention à l’époque. Il évoque « un geste sexuel » que la touriste canadienne aurait « mimé » devant le bar. La témoin répond dans un premier temps que cela ne lui « dit rien ». Elle avait pourtant déclaré aux enquêteurs avoir vu Emily S. « pousser ses fesses vers les policiers comme pour mimer un acte sexuel », ce qui ne lui « avait pas paru correct », signale le magistrat. « Oui… Je me rappelle avoir… Je ne vois plus exactement… Je me rappelle m’être dit que c’était un peu bizarre… Mais… »

Une vidéo de la soirée

Son ancienne collègue, Kiri J., a refait sa vie en Nouvelle-Zélande, il y a trois ans. Elle lui a indiqué, sur Facebook, qu’elle ne pouvait pas venir en France mais qu’elle était d’accord pour témoigner « par Skype ».

Mardi, la cour visionnera notamment les images captées par les caméras de surveillance, installées au Galway. Des vidéos qui devraient permettre d’en savoir davantage sur l’attitude des uns et des autres lors de cette soirée. Le procès d’Antoine Q. et Nicolas R. doit se tenir jusqu’au 1er février. Les accusés encourent vingt ans de prison.

Suivez la suite de ce procès sur le compte Twitter de notre journaliste : @TiboChevillard

 

20 secondes de contexte

20 Minutes a décidé d'anonymiser les policiers mis en cause dans cette affaire car, bien qu'ils soient aujourd'hui suspendus de leurs fonctions, ils peuvent, en tant qu'ex-membre de la BRI, être couverts par l'arrêté du 7 avril 2011 relatif au respect de l'anonymat de certains fonctionnaires de police.