Affaire de viol au 36: «Des investigations évidentes n'ont pas été faites», regrette une enquêtrice

PROCES La commissaire Nathalie Chaux déplore que l’IGPN – la police des polices – n’ait pas été saisie immédiatement après que la touriste a déposé plainte pour viol en réunion…

Thibaut Chevillard

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L'entrée du 36, quai des Orfèvres à Paris qui abritait le siège de la police judiciaire
L'entrée du 36, quai des Orfèvres à Paris qui abritait le siège de la police judiciaire — BERTRAND GUAY AFP
  • Emily S., une Canadienne de 38 ans, accuse deux policiers de la BRI de l’avoir violée en 2014.
  • S’ils reconnaissent avoir passé la soirée avec elle, Nicolas R. et Antoine Q. nient l’avoir agressée.
  • Les deux hommes comparaissent depuis lundi devant la cour d’assises de Paris.
  • Ils encourent vingt ans de réclusion criminelle.

« Nous avons cherché à déterminer ce qui s’est passé dans les locaux de la BRI et nous avons cherché durant plusieurs années. » A la barre, la commissaire Nathalie Chaux a passé près de cinq heures, ce mardi, à expliquer et à défendre le travail abattu par les agents de l’IGPN. La police des polices a été saisie par le parquet le 23 avril 2014, à 5h59, après qu’Emily S., une touriste canadienne de 38 ans, a déposé plainte, affirmant avoir été violée durant la nuit par plusieurs membres de l’antigang, dans leurs bureaux situés au cinquième étage du 36, quai des Orfèvres, le mythique siège de la police judiciaire parisienne. Bien trop longtemps après les faits, regrette cette petite femme brune aux cheveux courts. « Des investigations évidentes n’ont pas été faites. »

Ce matin-là, Emily S. arrive chez les « bœufs-carottes », en charge de l’enquête de flagrance, à 7h50, se rappelle Nathalie Chaux. La plaignante est entendue par les enquêteurs une première fois vingt-cinq minutes plus tard. Une audition « assez brève », observe-t-elle. Emily S. parle « difficilement français » et les policiers n’ont pas trouvé d’interprète disponible immédiatement. La Canadienne leur raconte avoir passé la soirée au Galway, un pub irlandais situé près du « 36 ». Une dizaine de policiers l’avaient draguée, ce qu’elle estimait être une « attitude typiquement française ». L’un d’eux lui avait proposé d’aller visiter leurs locaux, elle a pensé que cela serait « fun ».

Examens médicaux et prélèvements

Une fois arrivée dans les bureaux de la BRI, l’un des accusés lui a servi un grand verre d’alcool et « l’a incitée à boire ». Soudain, la plaignante « s’est retrouvée à genoux, avec le sexe » de ce policier dans la bouche poursuit Nathalie Chaux. Ce qui lui a donné envie de « vomir ». Un autre individu est entré dans la pièce. Il lui a retiré son short, ses collants et son string, a collé son visage contre un bureau, et l’a pénétrée par-derrière. Peut-être, dit-elle, avec un préservatif. N’ayant pas pu voir son visage, elle est incapable de l’identifier. Avant de partir, elle dit avoir été violée une nouvelle fois par des hommes dont elle ignore l’identité, dans un autre bureau.

Les limiers de l’IGPN placent son string sous scellés tandis qu’elle est conduite à l’Institut médico-légal afin de subir des examens. Des prélèvements d’ADN sont aussi effectués. Un médecin évalue l’incapacité temporaire de travail à deux jours. Son examen psychiatrique révèle « des troubles psychotraumatiques évocateurs d’un état de stress aigu », compatibles avec ses « allégations ». Il est également diagnostiqué chez la plaignante « un trouble de la personnalité de type borderline ». Les « bœufs-carottes » vont ensuite questionner les gardiens de la paix qui assuraient la sécurité au « 36 » cette nuit-là. Eux se souviennent bien de l’arrivée d’Emily S., accompagnée par des agents de la BRI, vers 1 heure du matin.

« Elle est bourrée, c’est de la merde »

Ils ont assuré que la touriste canadienne souriait et semblait « contente d’être là », indique la commissaire Chaux. Un peu plus tard, une des gardiens de la paix, posté au deuxième étage, a même entendu « des cris de jouissance » dans le bâtiment et a dit à son collègue qu’elle « devait passer un bon moment ». Le temps s’écoule, la jeune femme redescend les escaliers. Elle a l’air « paniquée et pleure ». Dans un mélange de français et d’anglais, elle leur assure avoir été violée par des policiers. L’un des deux accusés, qui était présent, a dit au planton : « Elle est bourrée, c’est de la merde. » Mais le gardien de la paix lui a répondu qu’il devait prévenir sa hiérarchie. Il est alors 2 heures du matin.

Alors que les accusés rentrent chez eux, la plaignante est conduite au commissariat du 4e arrondissement. Ce n’est que quatre heures plus tard que l’IGPN est saisie par le parquet. Nathalie Chaux regrette aujourd’hui qu’on ne lui ait pas confié l’affaire immédiatement. Les choses auraient été faites différemment : elle aurait tout de suite envoyé des agents afin de « préserver les lieux ». Etant donné que les faits se sont déroulés dans un service de police, elle imaginait « que cela aurait été fait ». Mais quand ils arrivent en début d’après-midi, « ce n’est pas le cas ». Le patron de la BRI, le commissaire Christophe Molmy, s’est contenté de lui dire « qu’il n’avait touché à rien » dans les locaux. « Je veux bien le croire, mais cela ne permet pas de lever les doutes. »

« Les heures perdues ont été préjudiciables »

Dans les locaux de ce service d’élite, les enquêteurs de l’IGPN ne retrouvent ni les collants de la plaignante, ni aucune bouteille d’alcool. Mais deux jours après, quand ils reviennent, ils mettent la main sur du whisky et plusieurs verres. « Peut-être qu’ils ne pensaient pas qu’on ferait une autre perquisition », avance Nathalie Chaux. Elle aurait aussi voulu entendre plus rapidement les deux suspects, les soumettre à un test d’alcoolémie. Les accusés ont même eu le temps de « se concerter » avant d’être placés en garde à vue le lendemain, lance maître Sophie Obidia, l’une des deux avocats de la jeune femme. « Les heures perdues ont été préjudiciables » pour l’enquête, conclut Nathalie Chaux.

Mercredi, la cour entendra Emily S. « C’est quand même la victime d’un viol sordide, par deux hommes, la nuit, dans un état – pour ce qui la concerne – d’ébriété avancée, de vulnérabilité. Elle appréhende cette journée, et en même temps elle sait qu’elle va pouvoir expliquer ce qu’elle a subi, avec l’aide d’un interprète car c’est important qu’elle soit précisément entendue », a déclaré à la presse son deuxième défenseur, maître Mario Stasi. « C’est un moment douloureux auquel elle s’est préparée. C’est un moment important pour elle. » Le procès d’Antoine Q. et Nicolas R. doit se tenir jusqu’au 1er février. Les accusés encourent vingt ans de prison.

Suivez la suite de ce procès sur le compte Twitter de notre journaliste : @TiboChevillard

 

20 secondes de contexte

20 Minutes a décidé d'anonymiser les policiers mis en cause dans cette affaire car, bien qu'ils soient aujourd'hui suspendus de leurs fonctions, ils peuvent, en tant qu'ex-membre de la BRI, être couverts par l'arrêté du 7 avril 2011 relatif au respect de l'anonymat de certains fonctionnaires de police.