Une goutte qui coule tous les sept à treize ans… En quoi consiste l’expérience la plus vieille au monde ?
silence, ça coule•L’expérience de la goutte de poix, en cours depuis 1927 en Australie, consiste à observer la vitesse à laquelle coule un des liquides les plus visqueux au monde, dont une seule goutte met jusqu’à treize ans pour s’écoulerManon Minaca
L'essentiel
- L’expérience de la goutte de poix, lancée en 1927 à l’université du Queensland en Australie, est la plus vieille expérience en cours au monde.
- Son objectif : étudier la viscosité de la poix, une matière dérivée du goudron qui s’écoule très lentement, en l’observant tomber goutte par goutte dans un récipient depuis un entonnoir.
- Seules neuf gouttes sont tombées en presque un siècle et, comble de l’expérience, personne n’a jamais assisté « en vrai » à la chute de l’une d’elles.
Des scientifiques suspendus au sort d’une goutte. Ce scénario, c’est celui de l’expérience de la goutte de poix, lancée il y a près d’un siècle. Considérée comme l’expérience en cours la plus vieille du monde – en atteste le Guinness World Record –, son principe est simple : il consiste à attendre des années qu’une goutte de poix, un liquide extrêmement visqueux qui s’écoule très lentement, tombe dans un récipient et laisse place à la suivante.
L’expérience, au premier abord anecdotique, a pour but de « démontrer la fluidité et la forte viscosité de la poix, un dérivé du goudron, le fluide connu le plus épais au monde », explique l’université du Queensland, en Australie, où le dispositif est exposé. Celui-ci a été lancé en 1927 par Thomas Parnell, le premier professeur de physique de l’établissement, qui souhaitait illustrer « que les matériaux du quotidien peuvent manifester des propriétés assez surprenantes ».
Une goutte tous les sept à treize ans
C’est effectivement la matière étudiée qui fait tout le charme et le « truc » de cette expérience : la poix, en plus d’être 100 milliards de fois plus visqueuse que l’eau, paraît solide et peut être brisée facilement au marteau à température ambiante, alors qu’elle est en réalité fluide. Pour mettre en place le dispositif en 1927, Thomas Parnell a dû chauffer la matière pour pouvoir la verser dans un entonnoir fermé, où il l’a laissée refroidir pendant trois ans avant de la laisser s’écouler.
Et il ne faut vraiment pas être pressé pour mener cette expérience : chaque goutte met sept à treize ans pour s’écouler et tomber. Seules neuf se sont détachées en presque un siècle. La dernière datant du 24 avril 2014, tous les yeux sont rivés sur la dixième goutte, suspendue depuis douze ans, qui pourrait tomber à n’importe quel moment.
Si la vitesse d’écoulement de la poix varie, c’est parce que l’expérience n’est pas gardée dans un environnement contrôlé. Elle est donc soumise aux changements saisonniers de température du bâtiment dans lequel elle est exposée, qui affectent très légèrement sa viscosité. Les scientifiques ont, en revanche, été surpris par un phénomène qu’ils ont observé récemment : la poix met plus de temps à s’écouler depuis la huitième goutte, tombée en douze ans contre sept à neuf ans pour les précédentes.
Une expérience pleine de péripéties
Plusieurs hypothèses ont été avancées pour tenter d’expliquer ce ralentissement. La première est liée à la pression de la matière dans l’entonnoir, qui diminue au fur et à mesure que le liquide s’écoule. La deuxième est bien plus pratique : le bâtiment qui héberge l’expérience a été rénové dans les années 1980 et la climatisation y a été installée, refroidissant ainsi le liquide et le rendant plus visqueux.
Les scientifiques espéraient que la neuvième goutte leur apporte des réponses, mais elle n’est pas tombée de manière « conventionnelle » et a touché la queue de la huitième goutte tombée dans le récipient, ce qui a modifié sa dynamique et l’a fait atterrir en douceur. La vidéo ci-dessous montre en accéléré, sur deux ans, la chute un peu spéciale de cette dernière goutte.
La malédiction des superviseurs de la goutte
Le comble de cette expérience particulièrement longue et contemplative : personne n’a jamais vu une goutte tomber « en vrai ». Les superviseurs du dispositif, Thomas Parnell, John Mainstone – qui a quand même veillé sur l’expérience pendant cinquante-deux ans – et l’actuel, Andrew White, ont tous manqué la chute des différentes gouttes de poix. Ils n’ont pu que constater, a posteriori, que la goutte s’était détachée à l’abri des regards.
Un autre coup du destin a perpétué la « malédiction » en 2000. Alors qu’une caméra avait été installée pour assister à la chute de la huitième goutte, une panne de courant « au timing malheureux » a frappé le bâtiment où est hébergée la poix, relate l’université australienne. Privant ainsi, encore une fois, les scientifiques de la vue du moment tant attendu.
Aujourd’hui, l’expérience est visible depuis le monde entier grâce à une caméra qui diffuse un flux vidéo en direct, accessible ici. D’après l’université du Queensland, plus de 35.000 personnes de 160 pays se sont inscrites pour surveiller en live la dixième goutte. Un passe-temps qui a de beaux jours devant lui : il y a assez de poix pour que l’expérience dure encore cent ans !


















