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C’est quoi cette histoire de 250.000 articles faux de A à Z sur le cancer ?

C’est quoi cette histoire de 250.000 articles faux de A à Z sur le cancer ?

Fabriques à articlesFace à un système scientifique qui incite à la publication, des organisations se sont spécialisées dans la production d’articles scientifiques complètement faux, fabriqués de A à Z. Il y en aurait plus de 250.000 dans la recherche sur le cancer
Manon Minaca

Manon Minaca

L'essentiel

  • Plus de 250.000 publications scientifiques sur le cancer, soit presque 10 % des études, pourraient avoir été fabriquées de toutes pièces entre 1999 et 2024 par des « fabriques à articles ».
  • Ces organisations sont spécialisées dans la fabrication en série d’articles complètement faux, publiés dans des revues parfois prestigieuses par des chercheurs dont la carrière peut être conditionnée à la production d’articles scientifiques.
  • Cette pratique représente un danger majeur car elle remet en cause la crédibilité de toute la science, ralentit la progression médicale et peut mettre en danger la vie de patients.

Quand la science scrute la science, les découvertes sont parfois surprenantes. Dans le cas des études sur le cancer, le constat est carrément alarmant : plus de 250.000 publications scientifiques dans le domaine – soit presque 10 % des études – pourraient avoir été fabriquées de toutes pièces entre 1999 et 2024. C’est ce que révèle Baptiste Scancar, ingénieur de recherche à l’Institut Agro Rennes-Angers spécialisé en intégrité et en fraude scientifiques, dans une étude publiée dans le British Medical Journal. Il y décrit notamment le phénomène à l’origine de ces fausses publications en masse : les paper mills (littéralement « moulins à papiers »), appelés « fabriques à articles » en français.

Ces paper mills sont des organisations spécialisées dans la fabrication en série d’articles. Bien qu’il y ait encore beaucoup de zones d’ombre sur la nature exacte de ces fabriques, les scientifiques supposent qu’il s’agit d’entreprises organisées, des groupes de chercheurs qui s’entraident pour fabriquer des articles et les publier rapidement ou des individus seuls, qui fabriquent des textes à la suite sur le même modèle.

Des articles en série produits grâce à des modèles

Ces articles sont faux de A à Z. « Il n’y a aucun élément avéré dedans, explique Baptiste Scancar. Les résultats, le texte et même les images sont fabriqués de toutes pièces. » Au niveau de la méthode, les chercheurs supposent que les fabriques produisaient, à la base, les faux articles grâce à des modèles, des patrons, préremplis avec un genre de texte à trous à remplir et réarranger selon ce qui convient au chercheur.

Ces modèles sont la raison pour laquelle Baptiste Scancar et son équipe ont pu identifier 250.000 articles potentiellement faux : en se basant sur tous les articles identifiés comme faux à la main par des experts, les spécialistes ont entraîné une IA à reconnaître ces articles fabriqués, notamment à travers des structures ou tournures de phrases qui se ressemblent d’une fausse publication à l’autre.

Mais ChatGPT et consorts pourraient changer la donne, et pas en faveur des traqueurs de faussaires : « Si vous commencez à utiliser une IA pour apporter beaucoup de reformulations et de paraphrases, changer la structure et apporter plus de variabilité dans les textes, vous rendez la tâche de détection plus compliquée », expose Baptiste Scancar, qui pointe « un enjeu pour le domaine » à l’avenir.

Le « peer review », un système faillible

Mais comment de tels articles peuvent-ils paraître dans des revues sérieuses, parfois prestigieuses, alors que les conditions de publication sont censées être strictes et les études évaluées par des pairs – le peer review ? Les raisons sont multiples : en recherche biologique et moléculaire, notamment sur le cancer, « assez peu de personnes peuvent procéder à cette évaluation parce qu’on est souvent sur des sujets assez compliqués et spécifiques, relève Baptiste Scancar. Donc si vous êtes assez cohérent en tant que faussaire, vous pouvez facilement montrer quelque chose qui n’existe pas, il y a assez peu de chances que quelqu’un le découvre ».

Une autre explication, tout aussi inquiétante. « Certains éditeurs d’articles peuvent être achetés », soulève le spécialiste de la fraude scientifique. L’Institut Pasteur indique notamment sur son blog, citant une étude publiée dans la revue Science, que certaines fabriques à articles corrompent carrément des éditeurs en payant des rédacteurs en chef pour qu’ils publient leurs articles ou « pour placer leurs propres éditeurs ou reviewers dans les comités éditoriaux des journaux ». Certains faux articles peuvent également être publiés dans des revues qui effectuent peu voire pas de révision par les pairs.

Répondre à la logique de la recherche

Si des chercheurs ont recours à ces fausses publications, c’est avant tout car le système scientifique s’organise autour de la publication. « Selon le prestige du journal, le nombre de citations, le nombre de fois où son travail va être réutilisé, la publication d’un chercheur va lui permettre d’avancer dans sa carrière, éventuellement d’avoir des promotions, d’être recruté par d’autres universités ou dans le privé », explique Baptiste Scancar.

Publier dans un journal revêt donc une importance particulière et peut conditionner l’emploi et la carrière d’un scientifique, et certains, face à ce système, font appel aux fabriques à articles. Si la France est relativement épargnée par le phénomène, le recours aux paper mills est fréquent surtout en Chine, où les politiques de publication d’articles sont assez fortes.

Un danger pour la science

Cette pratique remet en cause la crédibilité de toute la science produite dans le domaine, puisqu’elle jette aussi le doute sur les vraies publications sérieuses. Un vrai problème « d’un point de vue sociétal, car on a besoin que la science soit reconnue comme crédible », estime Baptiste Scancar. Sans compter l’impact sur la recherche et ses acteurs : vu la quantité d’articles frauduleux produits, « on suppose qu’il y a des chercheurs qui s’appuient sur ces recherches pour lancer leurs propres projets, faire des appels à financement, recruter des doctorants, et ils peuvent se rendre compte des années plus tard que tout ce qu’ils avaient fait repose sur absolument rien, et qu’ils ont gaspillé une quantité monumentale d’argent pour rien ».

Les faux articles ralentissent ainsi la progression médicale. Mais ils peuvent aussi mettre en danger la vie de patients, notamment s’ils trouvent un écho auprès d’entreprises du privé ou de chercheurs qui souhaitent faire des essais cliniques basés sur cette recherche fabriquée de A à Z.

Malgré tous ces dangers, l’écrasante majorité des 250.000 fausses publications sur le cancer repérées par Baptiste Scancar est toujours en ligne : seules 2.000 ont été rétractées, un processus qui a par ailleurs peu d’effet car ces articles peuvent continuer d’être cités, parfois par les fabriques elles-mêmes. Un cycle sans fin qui inquiète les chercheurs, qui prophétisent une anticipation du phénomène dans les années à venir.