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Mais comment échanger avec des aliens ?

« On apprend à compter aux extraterrestres », explique un chercheur qui se penche sur un « premier contact »

InterviewFrédéric Landragin est chercheur au CNRS et auteur d’un « Guide de communication interstellaire » tente de répondre à une question qui taraude de nombreux scientifiques : « comment échanger avec des aliens ? »
Alexandre Vella

Propos recueillis par Alexandre Vella

L'essentiel

  • Avec plus de 5.500 exoplanètes décomptées par la Nasa, on se dit bien que la vie est possible ailleurs dans l’espace. Dès lors, des chercheurs se posent la question de comment communiquer avec des aliens et tentent des expériences.
  • 20 Minutes a interviewé Frédéric Landragin, chercheur en linguistique au CNRS qui vient de publier un Guide de communication interstellaire.
  • « Personnellement, je pense que si un contact est possible, si l'on arrive à échanger avec des extraterrestres, on ne pourra jamais les voir à cause de la distance », avance notre expert.

Frédéric Landragin est chercheur en linguistique au CNRS. Il a publié cet été le Guide de communication interstellaire, dans lequel il se penche sur la meilleure des manières d’échanger avec des extraterrestres. Ce que tentent de réaliser, en vain et depuis plus de cinquante ans, des chercheurs de nombreux pays. Interview.

Comment en vient-on à écrire un livre sur la communication avec les extraterrestres ?

Frédéric Landragin : Je suis linguiste et chercheur au CNRS, je m’intéresse donc aux langues et particulièrement à une question que les linguistes se posent depuis très longtemps et notamment : « existe-t-il une langue universelle ? » C’est cette interrogation qui m’a amenée vers la thématique de la communication avec les extraterrestres parce que c’est une métaphore de la situation de communication la plus extrême, la plus difficile possible.

Alors, existe-t-il un langage universel ?

A priori, on sait que non. Un langage qui ressemblerait à une langue humaine, comme le français ou l’anglais, mais qui serait universelle et plus facile à apprendre pour tout le monde n’existe pas. Les tentatives, comme l’espéranto, ont été des échecs. Et la langue la plus universelle qu’on connaisse, c’est le « globish », un anglais au rabais.

Alors, si l'on devait laisser un message à un alien quelle langue utiliserait-on ?

Dans mon livre, je distingue la communication à distance et la communication face-à-face. Pour cette dernière, imaginons qu’un vaisseau extraterrestre atterrisse sur terre. Le contact aurait donc lieu dans l’air terrestre et on pourrait leur parler normalement. Cependant, rien n’indique que les extraterrestres aient des cordes vocales, connaissent le son, que cette onde soit celle qui leur serve à communiquer... Ce mode de communication serait complètement aléatoire. En revanche, prenons alors l'exemple du langage visuel des abeilles, qui communiquent avec une forme de danse. Comme ce n’est absolument pas notre manière de communiquer, on n’arrive donc pas à échanger avec elles. Mais si on fabrique des petits robots qui ont la même forme et la même taille qu’une abeille, qu'on le met dans une ruche, ça fonctionne...

Donc notre meilleure chance de communiquer avec des aliens serait visuelle...

Non. Ce que cela nous dit c’est : « si les extraterrestres ressemblent à des abeilles, on pourrait utiliser ce mode de communication ». Reste qu'à l’heure actuelle, on découvre jour après jours de nouvelles exoplanètes et que l'on sera bientôt capable de dire si sur l'une d'entre elle la vie est probable. C’est une avancée énorme. La forme de vie risque cependant d’être plutôt des bactéries, des micro-organismes, etc. Des choses qui sont vivantes, certes, mais avec lesquelles on ne peut pas communiquer.

Enfins, si les extraterrestres ressemblent à des humains, comme dans tous les films de sciences-fictions, on appliquerait les principes de la linguistique de terrain. C'est ce que font les linguistes lorsqu’ils vont au fin fond de la forêt amazonienne ou sur des îles du Pacifique pour rencontrer des ethnies qui n’ont jamais vu personne d’autre.

Comment s’y prennent-ils ?

Etape par étape. Ils vivent avec eux, s’imprègnent de leur culture jusqu’à pouvoir désigner un outil et demander comment il s’appelle. C’est un petit peu ce que l’on voit dans le film Premier contact de Denis Villeneuve : la linguiste passe énormément de temps avec les heptapodes et elle apprend un mot, puis un autre.

Il y a quelques décennies avait été envoyée dans l’espace des représentations de l’homme et de la femme ainsi qu’une chanson…

Ce sont des bouteilles à la mer. Elles ont été envoyées il y a plus de cinquante ans et arrivent à peine aux portes du système solaire et autant dire que les chances de succès sont de zéro. Cependant, d’autres tentatives ont été faites depuis les années 1970 mais par ondes radio. Là, on envoie des choses universelles, des impulsions, des bits, des 0 et des 1. Elles font la liste des nombres puis des additions, des soustractions, etc. Ce sont des principes mathématiques qui ont été retenus comme premiers pas vers un langage universel.

L’algèbre serait-il la seule chose universelle dans le langage ?

Pas forcément l’algèbre, mais le décompte, oui. Lorsque j’ai 1, c’est tel symbole, 2, tel symbole, etc. On apprend à compter aux extraterrestres. Ce qui n’a pas trop de sens si on les imagine très évolués. Mais ça nous permet de nous dire : « regardez, on est intelligent parce que ce message-là ce n’est pas du bruit, à l’inverse de la chanson envoyée dans l’espace. C’est quelque chose qui fait sens et si vous comprenez vous savez qu’on est intelligent ». C’est un signalement plus qu’un dialogue.

Et donc, les maths seraient la meilleure piste ?

Depuis les années 1970, on n’a pas trouvé mieux. Des chercheurs, - disons plutôt des farfelus car ils ne sont que deux ou trois sur la Terre - ont essayé de mettre au point la « lingua cosmica ». Ce n’est pas une langue et elle part des mathématiques. Elle permet de créer des messages auto-explicatifs, qui portent leur propre mode d’emploi. C'est comme si dans nos phrases étaient inclus le Bescherelle et le dictionnaire. Ainsi, même si le message est extrêmement long (une suite de 0 et de 1), il est sensé être décodable par toute forme l‘intelligence. Ces micro-ondes vont hyper loin sans être détériorées et elles sont précises. Chaque envoi vise une étoile. Il faut cependant que des extraterrestres y vivent, écoutent et soient sur la bonne fréquence. C’est long à mettre en place, coûteux et seules une dizaine de tentatives ont été faites.

En cherchant à communiquer avec les aliens, c'est donc surtout un langage universel que vous tentez de trouver ?

Oui, absolument. Parce que quand on fait ce genre d’exercice, c’est un peu vain. Alors, le but de toute cette démarche est surtout de nous interroger sur nous-même : c’est quoi une langue ? C’est quoi un problème de communication ? Quelle est la base d’universalité, de vérité sur tout ce que l’on échange ?

Disons que les extraterrestres existent. Avec quel langage (verbal, corporel, par les phéromones, etc.) pensez-vous que l'on aurait le plus de chance de les rencontrer ?

On ne peut qu’extrapoler. Mais, au final, les gens qui ont le mieux imaginé la variété des moyens de communication sont les auteurs de sciences-fictions. Pas des auteurs de films (avec que des vibrations et des phéromones, on s’ennuierait ferme), mais les écrivains. Reste que si l'on choisit l'odeur, le vent gâcherait tout. Si l'on choisit les sons, dans l’espace ça ne sert pas à grand-chose. Si l'on choisit les signes, le visuel (des changements de couleurs de peau, un peu à la manière d’un caméléon, par exemple), encore faut-il que les extraterrestres aient des yeux !

Personnellement, je pense que si un contact est possible, si l'on arrive à échanger avec des extraterrestres, on ne pourra jamais les voir à cause de la distances.

Et toutes ces recherches pourraient-elles toutefois permettre d’universaliser le langage ?

Je pense qu’il est trop tard. Tous nos documents importants (règles de sociétés, code pénal, constitution) sont écrits en langues naturelles. Or, un même mot peut avoir plusieurs sens et on a des armées de juristes et d’avocats qui passent leur temps à chercher et à trouver de nouvelles interprétations de textes. C’est notre fonctionnement.

Imaginons maintenant que l’on réussisse à concevoir un langage basé sur la logique et les mathématiques et qu’on arrive grâce à lui à tout exprimer de manière super fiable : au lieu d’avoir un livre de 1.000 pages, on aurait un livre de centaines de milliers de pages et l'intelligence artificielle pour nous aider à y chercher la bonne info. Alors avec ce langage universel, pour chaque question, on aurait une réponse très claire qui ne serait plus soumise à interprétation...

Ne perdrait-on pas une partie de notre humanité ainsi ?

Eh bien oui, effectivement.