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Ariane 6, la plus française des fusées européennes

Ariane 6, la plus française des fusées européennes

CocoricoBien que le nouveau lanceur européen, dont le vol inaugural est prévu ce mardi soir, soit le résultat d’une coopération entre 13 pays, la France est un acteur majeur dans sa conception et sa production
Manon Minaca

Manon Minaca

L'essentiel

  • La France est fortement impliquée dans le projet Ariane 6 : elle finance 55,6 % du programme, donnant à son industrie, par le biais d’ArianeGroup, un rôle central dans la conception du lanceur. En parallèle, c’est le Cnes, l’agence spatiale française, qui développe l’intégralité du système sol et du pas de tir.
  • Cette implication s’inscrit dans une volonté française historique d’autonomie d’accès à l’espace, qui a permis de développer l’industrie et d’y développer de fortes compétences.
  • Mais le projet Ariane 6 reste européen : plusieurs milliers de personnes dans 13 pays y ont contribué, coordonnés par ArianeGroup et l’Agence spatiale européenne.

«L’Europe spatiale, surtout sur Ariane, c’est une communauté de destin. » François Deneu, responsable du programme Ariane 6 chez ArianeGroup, met le doigt sur l’une des forces du nouveau lanceur européen : la coopération de plusieurs Etats pour un même but, celui de permettre à l’Europe de disposer d’un accès indépendant à l’espace.

A quelques heures du vol inaugural de la très attendue nouvelle fusée européenne, prévu ce mardi soir, tout est prêt à Kourou, en Guyane. Car c’est bien du territoire français que décolleront la première Ariane 6 et toutes celles qui la suivront. Un beau symbole pour la France, pays le plus impliqué dans le projet Ariane 6, faisant de celle-ci une fusée aussi française qu’européenne.

Une coordination industrielle française

La forte implication de la France se retrouve d’abord au niveau du porte-monnaie : elle a financé le programme Ariane 6 à 55,6 %, loin devant les 12 autres pays qui ont souhaité y contribuer (lire l’encadré). « La souscription à ce programme est faite sur la base du volontariat des Etats membres, qui peuvent compter sur la règle du retour géographique », pose Pier Domenico Resta, responsable de l’ingénierie du système de lancement de la nouvelle fusée à l’Agence spatiale européenne (ESA). Cette règle du retour géographique implique que l’ESA « investit dans chaque État membre, sous forme de contrats attribués à son industrie pour la réalisation d’activités spatiales, un montant équivalant à peu près à la contribution de ce pays », indique l’agence sur son site.

C’est donc à ArianeGroup, industriel français, qu’a été confiée la tâche de concevoir et fabriquer le lanceur. De nombreuses parties de la fusée sont construites en France, comme les boosters, fabriqués à Saint-Médard-en-Jalles (Gironde), ou l’étage principal, construit aux Mureaux (Yvelines), mais les industries des 12 autres pays européens financeurs ont participé à la construction du lanceur. « Par exemple, on fait les structures métalliques en Allemagne, les structures composites en Espagne, les vérins en Belgique, la coiffe en Suisse… On a rationalisé la production en prenant le meilleur de chaque pays et de chaque industriel pour construire en série les différentes pièces », développe François Deneu. ArianeGroup coordonne ainsi plus de 550 entreprises dans toute l’Europe.

Des liens historiques

Le lien étroit entre l’Hexagone et les lanceurs européens est historique : « La France a toujours été leader, en financement, sur les fusées Ariane, dès Ariane 1 décidée en 1973 », explique Olivier Bugnet, chef du programme Ariane 6 au Cnes (Centre national d’études spatiales). A l’origine, entre autres, « une volonté française forte, avec le général de Gaulle, d’avoir une certaine autonomie d’accès à l’espace, d’avoir les premiers satellites, les premières fusées sondes, les premières petites fusées, etc. Il y avait cette volonté politique et financière de la France de tirer l’ensemble des pays européens vers ça ». La France étant le financeur principal du programme Ariane, son industrie y a beaucoup participé, développant ainsi des compétences « dont certaines sont uniques en Europe ».

La France a aussi joué un rôle important dans le projet Ariane 6 via le Cnes. Celui-ci est responsable du système sol et a été chargé de développer le pas de tir d’Ariane 6 à Kourou, une mission de taille tant les tâches sont variées : « Le système sol va d’un banc de contrôle, qui est un ordinateur qui va contrôler l’ensemble des systèmes automatiques ou semi-automatiques qui vont ouvrir les vannes, les capteurs de température, donner des ordres de réchauffage, de refroidissement ou d’aération, au système de tuyauterie qui permet d’alimenter la fusée pour la remplir en ergols cryotechniques, en passant par le dispositif de transport et de verticalisation du lanceur et le développement des bras cryotechniques, qui alimentent l’étage supérieur en ergols », décrit Olivier Bugnet.

L’agence spatiale française assiste aussi l’ESA dans la maîtrise d’ouvrage, « soit à travers des équipes intégrées, soit en support technique, c’est-à-dire en soutien sur des sujets techniques en réalisant des études ou des vérifications », poursuit l’ingénieur. Le Cnes est également responsable de la sécurité des biens, des personnes et de l’environnement, dans le cadre de la loi sur les opérations spatiales : « On vérifie que tout se passe dans le respect des règles et en limitant les impacts sur l’environnement, les risques pour les populations, pour le pas de tir et pour les terres qui seront survolées par la fusée. »

L’Europe au cœur du projet

Mais tous les acteurs impliqués dans le projet insistent : Ariane 6 est un projet européen. Bien que développé par la France, « le pas de tir est un projet pour lequel on a fait appel, à la demande de l’ESA, à des entreprises allemandes, espagnoles, italiennes, suisses. Même ce projet-là, qui paraît très français vu de loin, est aussi européen », nuance Olivier Bugnet.

Au total, ce sont plusieurs milliers de personnes qui ont travaillé sur le lanceur. « A l’ESA, on n’est pas nombreux, c’est surtout dans l’industrie qu’il y a beaucoup de monde au travail », précise Pier Domenico Resta. Ce que confirme François Deneu : « Chez ArianeGroup et ses partenaires, en ordre de grandeur, on est sur des milliers d’ingénieurs, avec quelques centaines au début du projet et quelques centaines à la fin. C’est une sacrée machine à faire tourner. » Côté Cnes, Olivier Bugnet évoque « un petit 150 personnes impliquées, mais pas toutes à temps plein. En équivalent temps plein, on est plutôt sur une cinquantaine de personnes aux moments les plus forts ».

Un mot d’ordre : la coopération

Pour faire coopérer tout ce petit monde, le processus est bien huilé. « On se coordonne avec ArianeGroup pour le segment vol et le Cnes pour le segment sol, car chacun a sa chaîne d’approvisionnement avec ses sous-traitants à plusieurs niveaux, détaille Pier Domenico Resta. On fait l’intégration de ce qu’ils produisent, pour ensuite valider ces systèmes. » Pour cela, « on fait de la co-ingénieurie, des analyses communes pour vérifier que tout va bien se passer quand on va envoyer, par exemple, un ordre électrique du sol vers le bord, explicite Olivier Bugnet. Au niveau du management du projet, on a des routines. Les chefs de projet se réunissent toutes les semaines aux Mureaux et travaillent ensemble pour résoudre les difficultés ».

Si François Deneu concède que « ce n’est pas facile tous les jours, car ça fait des dizaines, voire plus, de contrats, de relations de partenariat, de relations entre industriels », la bonne volonté de tous les acteurs rend le processus plus gérable : « Ensemble, nous développons le lanceur de souveraineté européenne, c’est quelque chose qui réunit tous les partenaires, pas seulement les agences spatiales. » Même impression chez Olivier Bugnet : « Ces trois entités [l’ESA, ArianeGroup et le Cnes] avaient envie qu’Ariane 6 réussisse globalement, et pas seulement leur contrat spécifique. Elles ont toutes intérêt à ce que ce lanceur soit une belle réussite, pour des années et des dizaines d’années. »

Avant d’en arriver là, il reste tout de même une étape cruciale pour Ariane 6 : celle du premier vol, que tout le monde attend avec impatience. « Quand on arrive à ce point-là, on n’a qu’une seule envie, c’est de la faire voler, trépigne Pier Domenico Resta. C’est très beau à regarder sur le pas de tir, surtout le soir, avec les lumières, mais la voir s’élancer, c’est autre chose. » « La fusée est magnifique », confirme François Deneu, chez qui l’excitation monte : « Depuis qu’elle est sur le pas de tir, c’est devenu extrêmement concret. C’est vraiment un moment très intense. » Au Cnes, malgré « les risques d’un premier lancement », Olivier Bugnet se dit « serein » : « On a fait tout ce qu’il fallait, tout se passe bien, donc je suis confiant. » Confiant et, lui aussi, impatient : « Déjà, quand on voyait une fusée Ariane 5 décoller, on avait le cœur qui battait fort, même après une centaine de lancements. Donc là, pour un lancement sur lequel on travaille depuis dix ans, ça va être un moment extraordinaire. »

Pas moins de 13 pays ont participé au financement d’Ariane 6, à des proportions différentes. Sur le podium, on retrouve la France (qui a financé 55,6 % du programme), l’Allemagne (20,8 %) et l’Italie (7,7 %). Le trio de tête est suivi de l’Espagne (4,7 %), la Belgique (3,8 %), la Suisse, (2,4 %), les Pays-Bas, (1,6 %), la Suède (1,5 %), la Répulique tchèque (0,7 %), la Norvège (0,4 %), l’Autriche (0,4 %), la Roumanie (0,3 %) et l’Irlande (0,1 %). Les drapeaux de ces 13 pays, dont les industries ont en retour participé à la construction du lanceur, forment le “6” géant que l’on peut voir sur la fusée.