Pourquoi les IA génératives n’ont-elles pas le sens de l’humour ?
C’est l’histoire d’un bot…•Si les grands modèles d’IA générative sont très forts dans beaucoup de domaines, il semblerait que faire de l’humour ne soit, en revanche, pas vraiment dans leurs cordesMikaël Libert
L'essentiel
- Les intelligences artificielles génératives comme ChatGPT, Gemini ou Vibe sont capables de réciter des blagues issues de leur base de données d’entraînement, mais échouent à créer de l’humour original et drôle, selon une étude menée par Deepmind avec une vingtaine d’humoristes.
- Les IA ne peuvent pas appréhender certains aspects fondamentaux de l’humour comme l’absurde, le contexte, l’expérience personnelle ou le recul.
- Les limites volontaires imposées par les créateurs des IA sous forme de filtrage de sécurité et d’auto-modération constituent un frein majeur à l’humour, car elles bannissent de nombreux thèmes courants dans la comédie comme le sexe ou l’humour noir pour maintenir un « environnement respectueux et inclusif ».
Les grands modèles d’IA génératives savent aujourd'hui faire plein de choses folles. Musique, code informatique, droit, médecine… elles ont réponse à tout. Les interactions avec Chat GPT (Open AI), Vibe (Mistral AI), Gemini (Google)... sont également devenues si fluides qu’on se surprend à parler à ces programmes comme on parle à un pote. Mais un pote un peu particulier quand même. Genre l’intello de service, incollable dans tous les domaines, mais qui n’a aucun sens de l’humour ou du moins un humour pas drôle.
Alors oui, une IA saura vous donner sans sourciller la définition exacte de ce qu’est l’humour, comme elle peut vous expliquer ce qu’est un singe ou développer le théorème de Pythagore. Parce que dans son processus d’apprentissage, l’IA aura appris les mots « humour, singe et Pythagore » et à quoi ils correspondent.
Fortes en récitation, nulles en improvisation
Parmi la quantité astronomique de données ingurgitée par les modèles d’IA au cours de leur entraînement, à côté d’œuvres littéraires, scientifiques, d’articles de presse, de revues d’histoire, il y a aussi des blagues, des devinettes ou des histoires drôles. Ainsi, si on demande à Chat GPT de nous raconter une blague, il en aura forcément sous le coude. Théoriquement du moins.
A cause de leur fonctionnement, basé sur les statistiques et les probabilités, les IA génératives vous sortiront quasiment toutes la même devinette. En français, la blague sur les plongeurs, et en anglais la blague des atomes. Des blagues tellement ancrées dans la culture populaire de leur pays d’origine que, statistiquement, ce sont forcément elles que les IA sortent en guise de bonne réponse. En revanche, si Chat GPT, Gemini et autres sont plutôt forts pour balancer des vannes existantes, ça devient tout de suite plus compliqué quand on leur demande d’inventer des blagues.
« Modélisation des plaisanteries »
Dans un article, paru en 2019, intitulé « peut-on rire en IA ? », les chercheurs français Florence Dupin de Saint-Cyr et Henri Prade ont voulu identifier les mécanismes de la rigolade. En travaillant sur la « révision de croyances et la modélisation des plaisanteries », ils ont montré qu’il existe des modèles de « formalisation statistique des plaisanteries » et même des sortes de formules mathématiques qui permettraient de construire à coup sûr des blagues drôles. Des maths et des stats, tout ce que les IA savent appréhender...
Alors pourquoi sont-elles incapables de faire de l’humour autrement qu’à leurs dépens ? Toutes les blagues que nous avons demandé aux IA de nous générer n’étaient au mieux pas drôles, au pire incompréhensibles. La meilleure vanne générée par Gemini c’est : « Un mec va chez un tatoueur et lui demande un tout petit point noir, tout simple, sur l’avant-bras. Le tatoueur s’exécute en deux secondes, un peu perplexe : ''Voilà, ça fait 80 euros. Par contre, je peux vous demander la signification ?''. Le mec regarde son bras avec un sourire sadique : ''C’est pour rendre fou mon chat.'' ».
On a ensuite testé le générateur de blagues IA développé par le site internet Easy Peasy, lequel promet à ses utilisateurs de devenir « l’âme de la fête » grâce aux bons mots inventés par son robot. Le résultat est affligeant. Même chose pour le site AI Joke generator qui vous invente des blagues pas drôles qui n’ont aucun sens.
« L’IA ne comprend pas tout ce qui nous fait rire »
Alors, qu’est-ce qui cloche ? « Je pense que, pour l’instant en tout cas, l’IA ne comprend pas tout ce qui nous fait rire, comme l’humour absurde par exemple », estime l’humoriste Franjo. Selon lui, pour que l’IA puisse appréhender l’absurde, il faudrait le lui expliquer, « et il faut reconnaître qu’il y a plein de choses qui nous font rire qui ne sont pas explicables ». Ce que Franjo a aussi constaté, c’est « que l’IA ne créé pas. Elle pioche dans des bases de données et ça explique que les blagues de l’IA sont des choses qui existent déjà ».
Le ressenti de Franjo, des chercheurs de Deepmind l’avaient déjà constaté en 2023 dans une étude menée avec une vingtaine d’humoristes. Le postulat de cette étude était de déterminer si « les modèles de langage peuvent-ils être un outil dans la création comique ». Les humoristes ont unanimement reconnu que les textes générés par IA étaient « fades », « plats », « ennuyeux » ou encore « trop génériques ». Pas drôle en tout cas. Pour eux, il manque aux IA le côté « humain » qui les empêche de « puiser dans une expérience personnelle », d’avoir « du recul », de tenir compte du « contexte » ou d’avoir « conscience de la situation ».
Biais culturels des IA
Paradoxalement, s’il manque aux IA un côté humain pour être fun, c’est aussi l’humain qui les empêche d’être drôles. D’abord à cause de ce Margherita Pagani, professeure en IA et directrice du Centre pour l’intelligence artificielle de SKEMA, appelle les « biais culturels ». Selon elle, « ce qui est jugé normal ou acceptable dépend du contexte ». Un contexte défini par le fait que tel modèle d’IA est américain, tel autre français ou tel autre chinois. Chaque IA appréhende mieux la culture de son pays d’origine que celle des autres pays. Un peu comme un Français aura du mal à rire à l’humour anglais ou qu’un Marseillais ne comprendra rien aux expressions d’un Ch’ti.
L’étude de Deepmind et les observations de Franjo ont aussi conclu que les limites fixées volontairement par les créateurs des IA, sous la forme d’un filtrage de sécurité ou d’auto-modération, étaient des freins à l’humour. Les humoristes interrogés par les chercheurs de Deepmind ont constaté que les IA bannissaient de nombreux thèmes pourtant courants dans l’humour, comme le sexe, l’humour noir ou des blagues offensantes.
Notre dossier sur l'intelligence artificielleEt quand on leur demande pourquoi des thèmes étaient tabous, les IA expliquent qu’elles doivent se borner à un « environnement respectueux et inclusif ». A ce compte-là, une mauvaise blague Carambar vaudra donc toujours mieux que la meilleure blague de Chat GPT.


















