Concurrence entre IA : Pourquoi le succès de Claude menace l’hégémonie de ChatGPT ?
La Guerre des clones•Aux États-Unis, ChatGPT perd des utilisateurs au profit de Claude, notamment après un accord signé fin février entre OpenAI et le département de la DéfenseQuentin Meunier
L'essentiel
- De plus en plus d’utilisateurs préfèrent l’intelligence artificielle Claude, surtout depuis un accord signé fin février entre son concurrent OpenAI et le département de la Défense des Etats-Unis.
- Au-delà de la question éthique, Claude séduit les développeurs grâce à ses capacités de code avancées.
- Malgré cette dynamique, les différences de performance restent très minces entre les différents modèles d’intelligence artificielle.
Jusqu’à présent, dans le langage courant, « demander à ChatGPT » était devenu la formule passe partout pour parler de l’intelligence artificielle générative, tant le modèle d’OpenAI était populaire. Mais aux Etats-Unis, les utilisateurs commencent à déserter le pionnier historique au profit de Claude, le modèle de la société Anthropic, y compris aux Etats-Unis.
La raison ? Fin février, OpenAI a signé un accord avec le département américain de la Défense. Celui-ci prévoit un accès presque total aux modèles d’intelligence artificielle de l’entreprise. Quelques jours plus tôt, Anthropic, jusque-là utilisé par le gouvernement américain, avait refusé de signer un tel accord, de peur que sa technologie soit utilisée pour une « surveillance intérieure de masse » et les « armes complètement autonomes ». Cela fait partie de son ADN : Dario Amodei, le patron d’Anthropic, avait quitté OpenAI en 2021 pour des raisons d’éthique.
La continuité du mouvement « QuitGPT »
La réaction des internautes ne s’est pas fait attendre. Selon le cabinet Sensor Tower, les désinstallations quotidiennes de ChatGPT ont bondi de 295 % fin février, tandis que les notes une étoile concernant l’application explosaient de 775 %. Dans le même temps, Claude s’est hissé au-dessus de son rival sur les classements de l’App Store américain.
La dynamique s’est aussi vue sur les inscriptions : Anthropic évoque des inscriptions quotidiennes multipliées par quatre et des abonnements payants qui ont plus que doublé après la polémique. Sur les réseaux sociaux, le mouvement « QuitGPT », déjà amorcé depuis quelques semaines, a amplifié le phénomène. « J’avais déjà prévu de quitter ChatGPT tôt ou tard depuis que leur PDG avait financé la campagne de Trump, cette histoire de surveillance de masse a juste accéléré ma décision et m’a donné une solution de remplacement toute trouvée », évoque par exemple Paul, milieu de la vingtaine, consultant dans la finance à Paris.
De plus en plus de codeurs passent par Anthropic
Ce n’est pas le seul argument de vente d’Anthropic. Depuis plusieurs mois, Claude séduit une partie des utilisateurs techniques, notamment les développeurs. Le modèle met l’accent sur le raisonnement long et le code, avec des fenêtres de contexte géantes et des fonctions « agentiques » pour manipuler des logiciels. Dans la communauté open source, les « coding agents » gagnent rapidement du terrain : une étude sur plus de 129.000 projets informatiques disponibles sur le site GitHub estime leur adoption entre 15,8 % et 22,6 % en 2025, signe d’une diffusion très rapide.
Pierre, chef de projet web, ne jure plus que par Claude dans son travail. « Il a des facultés de code qui s’intègrent directement dans nos outils de développement, donc très vite je suis passé de ChatGPT à Claude, détaille-t-il. Et, ces derniers mois, je trouvais ChatGPT de moins en moins pertinent dans ses réponses, voire constamment en train d’halluciner. » « Ça fait seulement quelques jours que je suis passé à Claude, mais niveau qualité ça a l’air nickel, acquiesce Paul. J’avais tenté Mistral à l’époque pour le côté "hébergé en Europe", mais la qualité était vraiment moindre. ChatGPT était vraiment très fort pour le code, pour l’instant avec Claude je ne suis pas allé très loin mais ça me semble au niveau. »
Sur les comparatifs, Claude a longtemps été meilleur, mais Codex, l’équivalent d’OpenAI pour la programmation, est récemment repassé devant. « Ça se tire la bourre car les benchmarks sont déterminants pour les entreprises, c’est un argument de vente clé », souligne Mathieu Seurin, docteur en informatique et enseignant-chercheur à l’ESILV. D’autant que les entreprises vont privilégier la performance ou la souveraineté des données aux questions éthiques.
Enjeu réputationnel
Autre avantage concurrentiel : la voix. ChatGPT est parfois décrié pour sa tendance à jouer les lèche-bottes et aller dans le sens de l’utilisateur avec un ton mielleux. « Je pense que beaucoup de personnes préfèrent Claude pour le ton qu’il emploie dans ses réponses, c’est en tout cas la réflexion que j’ai souvent par les utilisateurs autour de moi », évoque Pierre.
Bout à bout, ça en fait des raisons de changer de logiciel. « L’avance d’OpenAI est en train de se réduire voire de disparaître, observe Christophe Rodrigues, enseignant-chercheur en informatique à l’école supérieure d’ingénieurs Léonard-de-Vinci. C’était la première entreprise, elle a tenu un quasi-monopole pendant deux ou trois ans, mais maintenant c’est fini. »
Pour autant, parler d’exode reste prématuré. « Aujourd’hui, l’écart se réduit et il devient difficile de dire si une IA est meilleure qu’une autre, poursuit le chercheur. Ce qui va faire la différence, ce sont des points précis, comme l’intégration dans un écosystème logiciel chez Google ou la question éthique chez Anthropic. » En attendant, ChatGPT revendique 900 millions d’utilisateurs actifs hebdomadaires dans le monde. Le choc est donc surtout réputationnel, mais dans une industrie aussi jeune, l’image compte énormément.



















