Un méta-vert/s est-il une douce utopie ?

EN TOUTE SOBRIETE (4/5) Une feuille blanche pour un méta-vert ou un méta-noir ? Les experts tirent déjà la sonnette d’alarme sur un projet bien éloigné des préoccupations écologiques… Plongée dans le quatrième épisode de notre série d’été sur la sobriété numérique en entreprise

Laure Gamaury
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Comment le métavers pourrait-il être écologique ? (illustration)
Comment le métavers pourrait-il être écologique ? (illustration) — JOE RAEDLE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
  • Parce que personne n’a envie que le numérique devienne un jour la première source de pollution au monde, 20 Minutes s’intéresse cet été à la sobriété numérique des entreprises. Où en est-on ?
  • Dans ce quatrième épisode, on parle du métavers. Celui dont on vante tant les mérites ces derniers mois, mais qui pourrait bien être recalé faute de green value.
  • Les experts de Green IT sont unanimes sur l’impact environnemental promis par le métavers : « ça pue ».

Plutôt que de limiter les impacts environnementaux, pourrait-on tout simplement les éviter ? Avec un projet tout neuf comme le métavers, on s’imaginerait bien anticiper un bilan carbone neutre, une consommation d’énergies entièrement renouvelables et des infrastructures et équipements recyclables, réutilisables et libérés de l’obsolescence programmée. Le métavers, méga projet d’un monde virtuel tout neuf, est-il la feuille blanche 100 % écologique dont on rêve ? « Quand on nous promet des villes connectées avec des terminaux à peu près partout et des prévisions de 50 milliards d’ objets connectés en 2050, en termes de trajectoire d’impact environnemental, ça pue », démarre tout de go Maxime Efoui-Hess, coordinateur au think tank The Shift Project depuis plus de cinq ans sur les problématiques du numérique précisément.

« Le métavers, c’est la 4e dimension numérique, s’agace Frédéric Bordage, expert indépendant en numérique responsable et sobriété numérique. C’est un projet totalement déraisonnable. Il n’y a derrière que des raisons économiques ». Point de vue partagé par Tristan Labaume, président de l’alliance Green IT, qui grince des dents et lâche : « c’est un méta-noir, oui plutôt ».

Des impacts écologiques bien flous

A-t-on également envie de se lancer à l’aveugle dans ce projet encore très flou et dont les conséquences écologiques pourraient être désastreuses ? « Aujourd’hui, on ne fait jamais une étude d’impact avant de proposer une innovation. On inverse la preuve de la charge parce qu’on n’est pas habitué à vivre dans un monde fini », regrette Maxime Efoui-Hess. « Faut-il pour autant s’interdire de le construire ? », questionne tout de même Tristan Labaume.

« On est encore dans la logique "Not in my backyard". Tout le monde s’accorde pour faire des efforts mais pas pour construire des éoliennes dans son jardin. Sauver la planète, c’est un grand oui, mais personne ne veut sortir les poubelles. La sobriété numérique doit s’appliquer au quotidien », rappelle encore le président de l’alliance Green IT, également entrepreneur dans l’efficacité énergétique pour les data centers et l’informatique en général, via sa société Greenvision. Et question sobriété, Frédéric Bordage en connaît un rayon. Il prévient : « On a trente ans de numérique devant nous. Et on va laisser des acteurs économiques très puissants, parce qu’ils sont en recherche constante de croissance, développer cette uchronie ? »

Le métavers et la 5G indissociables

« Je ne comprends aujourd’hui le métavers que sous l’angle économique, abonde Tristan Labaume. Ecologiquement, c’est une aberration ». Car pour faire marcher ce nouveau monde, comment ne pas imaginer de la haute définition pour des images 3D toujours plus réalistes, des réseaux qui fonctionnent en permanence, toujours plus performants, sur des équipements dernier cri qui ne sont pas encore sortis ? « Niveau impact environnemental, je pense qu’on peut comparer une paire de lunettes de réalité virtuelle à un smartphone, et y ajouter le coût des serveurs, des réseaux, qui seront de fait plus développés », analyse Frédéric Bordage. Soit une consommation de ressources toujours plus élevée.

En effet, sur le modèle du smartphone qui n’existe pas sans 4G, difficile d’imaginer un métavers sans 5G. « Combien ça coûte de jouer en streaming une heure ?, interroge encore l’expert. Peut-être que pour les gamers, sur des segments de marché très spécifiques, une expérience immersive est intéressante. Mais le commun des mortels a-t-il envie de passer trois heures par jour avec une paire de lunettes de réalité virtuelle sur le nez ? ».

Un double « effet kiss (not) cool »

En tirant les conséquences de l’échec relatif de Second Life, lancé il y a quinze ans, la société aspire aujourd’hui à un monde plus durable, pour Frédéric Bordage, et pas forcément plus connecté. « L’humain a envie de vivre dans la vraie vie, les autres outils numériques sont suffisants ».

Mais si le métavers permettait de réduire l’impact environnemental global en évitant les voyages très polluants en avion ou de dénaturer des lieux devenus très (trop ?) touristiques ? « Je ne pense pas que visiter l’Australie dans le métavers permettra de réduire l’empreinte carbone. La sensation des doigts de pied en éventail dans le sable est incomparable », partage Tristan Labaume. C’est même multiplier les risques d’un double « effet kiss (not) cool », selon lui : « c’est seulement un moyen d’en faire une pub encore plus efficace et de donner envie de le découvrir IRL ». Le tout sans nécessiter 4 ou 5G.