Identité virtuelle : « L’emprise des réseaux sociaux sur les jeunes générations est de plus en plus forte », note la sociologue Christine Castelain Meunier

INTERNET D’après une étude réalisée par Kaspersky, près d’un jeune sur deux déclare avoir davantage confiance en lui et être plus sociable lors de rencontres virtuelles

Hakima Bounemoura

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Une adolescente surfant sur Internet.
Une adolescente surfant sur Internet. — SIPA
  • Au cours des trois derniers mois, les nouvelles technologies ont été au cœur du quotidien des Français.
  • D’après une étude réalisée par Kaspersky, plus d’un tiers des Français (35 %) partagent l’idée qu’il est plus simple de rencontrer des amis en ligne plutôt que dans la vraie vie. Une tendance forte chez la génération Z (40,9 %) et encore davantage chez les millenials (44,1 %).
  • « Via les réseaux sociaux et les forums en ligne, les internautes peuvent se construire une nouvelle identité, se présenter sous un autre jour. L’identité virtuelle permet de se sentir moins seul, et de reprendre confiance en soi », explique Christine Castelain Meunier, sociologue au CNRS et à l’EHESS, spécialiste des relations d’emprise au numérique.

La période de confinement a profondément bouleversé les habitudes et le comportement des Français, notamment vis-à-vis des usages numériques. Au cours des trois derniers mois, la technologie a été au cœur de leur quotidien. D’après une étude réalisée par Kaspersky, plus d’un tiers des Français* (35 %) partagent aujourd’hui l’idée qu’il est plus simple de rencontrer des amis en ligne plutôt que dans la vraie vie. Et près d’un sur trois (32,6 %) déclare avoir davantage confiance en lui et être plus sociable lors de rencontres virtuelles. Une tendance forte chez la génération Z (40,9 %) [née après 1997] et encore davantage chez les millenials (44,1 %) [nés entre la fin des années 1980 et la fin des années 1990].

« Les jeunes générations utilisent le monde virtuel pour modeler une nouvelle version d’eux-mêmes et se socialiser. Présenter leur image idéale en ligne, leur avatar, leur paraît plus simple qu’en personne », explique à 20 Minutes  Christine Castelain Meunier, sociologue au CNRS et à l’EHESS, spécialiste des relations d’emprise au numérique. « Ce n’est pas un phénomène nouveau, mais le confinement a exacerbé ces comportements. Via les réseaux sociaux et les forums en ligne, les internautes peuvent se construire une nouvelle identité, se présenter sous un autre jour, et se sentir moins seuls », ajoute la sociologue, qui intervient également à l’École des psychologues praticiens (EPP).

« Le virtuel permet de dépasser ses peurs »

« L’identité virtuelle permet aussi de reprendre confiance en soi. Par les envois/réceptions de messages d’abord, ou encore grâce aux appels audio ou vidéo », ajoute la sociologue. Durant la période de confinement, de nombreux Français ont en effet utilisé les réseaux sociaux, notamment YouTube ou Instagram, pour se sentir moins seuls. «  Se montrer ou se filmer au quotidien est apparu comme un enjeu existentiel, d’autant plus avec l’idée de partage véhiculée par les réseaux sociaux. Cela a tout simplement permis à certains de se sentir exister », analyse de son côté Michael Stora, psychologue et psychanalyste spécialisé dans le monde numérique.

« La confiance en soi accrue, voire encouragée par la navigation et la découverte de soi et des autres virtuellement, semble aussi indiquer que le monde virtuel désinhibe, mais peut également traduire, pour d’autres, la peur des relations humaines "réelles", de visu. La peur de ne pas savoir se lier facilement et rapidement d’amitié avec d’autres personnes, assez fréquente dans le monde réel, disparaît virtuellement », précise la sociologue Christine Castelain Meunier. Le virtuel permettrait ainsi de dépasser ses peurs et de minimiser son implication réelle dans la relation, amicale comme amoureuse.

Cyberharcèlement, pédocriminalité, phishing…

Ce goût pour les échanges virtuels n’est pas sans danger. « L’illusion procurée par ce que j’appelle une "identité augmentée", dans une sorte de "bulle performative" recherchée par le biais des réseaux sociaux, ouvre la porte à des phénomènes d’emprise et de dépendance particulièrement dangereux qui peuvent isoler, désocialiser et couper le jeune de son ancrage dans la réalité, alors même qu’il vit en famille, en colocation… D’autant que cette communication permet d’inventer une sorte de mythologie quotidienne, de fables, faite de séduction, d’illusions, de manipulations, de mirage, de camouflage, de persuasion, d’incantation, de rituels régénérateurs découlant du numérique », explique Christine Castelain Meunier.

L’étude réalisée par Kaspersky met également en lumière « le manque d’ancrage » avec les risques de cette « double identité ». « Cette mobilité des identités peut aussi servir les desseins des criminels eux-mêmes, auxquels s’exposent, souvent inconsciemment, les plus fragiles ou les moins informés. Créer ou recréer une identité virtuelle est un stratagème régulièrement utilisé dans le cas de cyberharcèlement, de pédophilie ou encore tout simplement de phishing », avertit la sociologue, spécialiste des relations d’emprise au numérique. L’étude souligne ainsi le danger que représente la méconnaissance des risques de cybersécurité, lesquels ont augmenté avec celles des connexions et du nombre de personnes connectées en période de pandémie.

* L'étude a été menée par Arlington Research pour le compte de Kaspersky durant le confinement dans 12 pays européens, plus le Japon.