VIDEO. Lanceur d’alerte : « Quand on rencontre un autre lanceur d’alerte, on sait comment il a morflé, ce qu’il a pris dans la gueule »

EXPOSE(S) Ancien homme politique devenu chasseur d'élus crapuleux, Philippe Pascot dénonce les dérives du système français et réclame plus de transparence

Propos recueillis par Thibault Girardet

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Philippe Pascot préfère le terme "éveilleur de consciences" à celui de lanceur d'alerte.
Philippe Pascot préfère le terme "éveilleur de consciences" à celui de lanceur d'alerte. — Olivier Juszczak / 20 Minutes
  • Maltraitance en Ephad, risques sanitaires, dysfonctionnements du système politique… Ces hommes et ces femmes ont permis de dévoiler des scandales jusqu’ici ignorés du grand public. 
  • Cette semaine Philippe Pascot, ancien adjoint de Manuel Valls à la mairie d’Evry, raconte comment il en est arrivé à dénoncer le dérives du système politique français.

Héros pour certains, traîtres pour d’autres, les lanceurs d’alerte mettent au jour des dysfonctionnements ou des actes répréhensibles et en payent souvent le prix fort. Seuls face à une entreprise, à des lobbys, à des laboratoires pharmaceutiques et même parfois face à l’Etat, ils signalent une menace ou un préjudice au nom de l’intérêt général. 20 Minutes leur donne la parole. Cette semaine Philippe Pascot, ancien adjoint de Manuel Valls à la mairie d’Evry, nous raconte pourquoi il sillonne la France avec son chapeau et ses livres, dont son dernier Mensonges d’Etat*, pour dénoncer les dérives du système politique français.

« J’ai toujours été un trublion. Lorsque j’exerçais des fonctions d’élu, j’étais ce qu’on appelle « la mouche du coche » ou « le fou du roi ». Je n’ai jamais voté quelque chose dans la compromission. Plusieurs fois, je me suis même battu avec les gens de mon propre camp (il a été membre du Parti radical de gauche), parce que je n’étais pas d’accord avec eux. Je le dis souvent, tous les élus ne sont pas pourris. Moi je suis toujours resté honnête, sauf qu’à un moment donné, je ne pouvais plus rien faire en tant qu’élu, donc il était temps de dire stop. Quelqu’un d’honnête ne peut pas “monter” en politique. C’est impossible. Il y a trop de compromission et trop d’argent. Plus vous remontez en haut de la pyramide, et plus vous êtes obligé de vous pourrir.

C’est après la parution de mon ouvrage Pilleurs d’Etat, [en 2015 aux éditions Max Milo], au sein duquel je recense les abus de centaines d’élus de la République, que mon combat a commencé à être médiatisé et pris au sérieux. Mon passage sur RMC en mars 2016, dans l’émission de Jean-Jacques Bourdin (à l’époque où il m’invitait encore) a fait le buzz. Les gens visés ont compris que je ne me tairais pas et ont étudié le moyen de me faire un procès, de me faire taire, mais ils n’ont pas trouvé, car tout ce que je relaye dans mes livres est sourcé et factuel. Je n’invente rien. Dans ce cas-là, difficile de me faire un procès. Le seul truc qui leur reste à faire, c’est de me faire avoir un accident de voiture, un jour. Vous savez, c’est le syndrome Coluche. Tant que vous êtes le fou du roi, vous amusez tout le monde. Moi, tant que j’étais le fou du roi avec Manuel Valls [il a été son maire adjoint à la mairie d’Evry], j’amusais la galerie. C’est-à-dire que je pouvais me permettre de dire et faire certaines choses que d’autres élus n’osaient pas. Mais dès que tu passes un certain statut, tu deviens quelqu’un de très gênant. Et là je commence à devenir très gênant, donc je fais attention.

« Ce n’est plus un sacerdoce d’être élu, c’est devenu un métier »

Je n’ai malheureusement pas pu compter sur les partis politiques au cours de mon combat. Ils ont tous fait semblant de me soutenir. Est-ce que vous connaissez un parti qui ne déclare pas être pour l’honnêteté en politique ? Est-ce que vous connaissez un parti qui ne déclare pas qu’il est contre la corruption ? Ils soutiennent tous le principe, mais derrière, lorsqu’il faut agir, il n’y a plus personne. Tout ça parce que la soupe est bonne ! C’est un bonheur d’être élu aujourd’hui : la retraite, les indemnités, les voitures de fonction, les lobbys qui te paient 10.000 euros par mois. Ce n’est plus un sacerdoce d’être élu, c’est devenu un métier. Attention, je ne vous parle pas du petit élu de base, du petit maire de province pour qui j’ai le plus grand respect. Je parle du haut de la pyramide. Ceux qui commencent à être présidents de comité d’agglomération en même temps qu’ils sont députés. Ceux qui se ramassent en moyenne entre 10 et 15.000 euros par mois net.

La vie de lanceur d’alerte commence souvent par une mise au placard. Personnellement, je me suis retrouvé dans un sarcophage. Un bureau sans fenêtre où il fallait passer deux portes blindées pour venir me voir. Mon téléphone portable ne passait plus. On m’a supprimé mon secrétariat, mon budget a été divisé par deux. Du jour au lendemain, des collègues que je connaissais depuis des années ne me disaient plus bonjour ou m’évitaient. Alors, il faut se blinder. Moi, j’ai la chance d’avoir une famille nombreuse. Et puis, contrairement à d’autres lanceurs d’alerte, que j’admire, j’ai la chance de pouvoir fermer une porte et d’en ouvrir une autre. Je suis capable de me sortir l’esprit, de ne pas ruminer les choses. Je ne suis pas coincé dans mon rôle de lanceur d’alerte, comme d’autres qui n’ont malheureusement que ça pour vivre, que ça pour respirer. Là, tu deviens vite fou ! Le plus important, c’est de durer. Et de se blinder. Tu ne peux pas aider les autres si tu commences à être angoissé. Tu deviens parano, tu deviens un tas de choses… même si quelque part, moi, je suis parano. Mais je suis un parano raisonnable.

« Les lanceurs d’alerte ne sont pas des gens d’argent, mais des gens de moralité »

Lorsque l’on s’engage dans ce genre de combat, que ce soit moi, Stéphanie Gibaud [qui a joué un rôle décisif en dénonçant les pratiques d’évasion fiscale et de blanchiment de fraude fiscale en bande organisée d’UBS] ou d’autres lanceurs d’alerte, on est forcément dans le sacrificiel. Parce que tu arrêtes le confort de ta vie tranquille. Moi j’aurais pu avoir une vie hyper confortable, j’aurais pu être ministre, si j’avais « écouté », si j’étais « resté dans le rang ». Plusieurs fois, on m’a proposé des postes importants, que j’ai refusés. Parce qu’honnêtement, la vision que mes gosses auront de moi plus tard vaut toutes les promotions qu’on aurait pu m’offrir. J’ai du mal à comprendre que ces gens qui manipulent et exploitent dorment bien la nuit.

Aujourd’hui, en France, rien ne protège un lanceur d’alerte, sauf sa foi et son courage. Sauf sa certitude que ce qu’il fait est bon. De mon côté, pour faire passer mon message, je fais des conférences, dans toute la France. Je martèle, je crée le buzz. Il faut essayer de se servir du système pour le combattre. Par exemple, j’ai créé un dress code [un chapeau et une écharpe]. Hé, je ne dors pas avec un chapeau et une écharpe hein… Mais en mettant un chapeau et une écharpe, je crée le personnage, et en créant le personnage, je peux créer le contenu.

Après, j’essaye de ne pas tomber dans le piège du syndrome du justicier. Mais il est vrai que j’en rencontre certains qui me désespèrent. Ceux qui se prennent pour des lanceurs d’alerte parce qu’ils ont dénoncé un détournement de trombones à la préfecture… Parce que c’est une forme de vie d’être lanceur d’alerte. D’ailleurs, il y a une solidarité de souffrance. Quand on rencontre un autre lanceur d’alerte, on sait comment l’autre a morflé, ce qu’il a pris dans la gueule. On est passé par les mêmes épreuves. Ce n’est pas grand-chose parfois, ce sont des petits coups de fil. T’envoies un petit mot en disant « Je te soutiens ». Les lanceurs d’alerte, ce ne sont pas des gens d’argent, ce sont des gens de moralité. Donc qu’il suffit de montrer qu’on pense à eux avec un petit message en disant « Ca va, tu as le moral ? » C’est déjà beaucoup, parce que justement, tu ne l’as pas, le moral. Puisque nous sommes des Don Quichotte. On se bat contre des moulins à vent. Mais il le faut. Vous savez pourquoi ? Parce que se battre contre des moulins à vent, ça prouve qu’on a encore un peu d’espoir. »

*Mensonges d’Etat, par Philippe Pascot, sorti en octobre 2019 aux éditions Max Milo.