Lanceur d'alerte : Solitude, angoisses, paranoïa… Les lanceurs d'alerte mettent-ils leur santé mentale en danger ?

EXPOSE(S) « 20 Minutes » consacre une série d’articles aux lanceurs d’alerte. Dans ce quatrième épisode, on se pose la question des risques pour la santé mentale

Laure Beaudonnet

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Angoisse illustration
Angoisse illustration — FOUNDRY / PIXABAY
  • Héros pour certains, traîtres pour d’autres, les lanceurs d’alerte mettent au jour des dysfonctionnements ou des actes répréhensibles et en payent souvent le prix fort.
  • A l’occasion de l’ouverture du salon du livre des lanceurs d’alerte “Des livres et l’alerte”, 20 Minutes consacre une série aux lanceurs d’alerte. 
  • Dans ce quatrième épisode, on se penche sur les risques psychologiques qui planent sur les lanceurs d'alerte.

« Quand on rencontre un autre lanceur d’alerte, on sait ce qu’il a pris dans la gueule », raconte Philippe Pascot, ancien homme politique devenu chasseur d’élus crapuleux et auteur de Mensonges d’État (Max Milo). Le lancement d’alerte n’est pas anodin pour ces personnes, il a des répercussions à tous les niveaux de la vie : professionnelles, personnelles, mais aussi parfois mentales.

A l’occasion de notre semaine consacrée aux lanceurs d’alerte, 20 Minutes se penche sur les risques psychologiques qui planent sur ces justiciers des temps modernes. En exposant des scandales, des injustices ou des dysfonctionnements, ces hommes et ces femmes mettent-ils leur santé mentale en danger ?

« J’ai fait beaucoup d’insomnies pendant un an, décrit Hella Kherief, une aide-soignante qui a perdu son emploi après avoir dénoncé dans les médias les conditions d’accueil dans les Ehpad. J’avais l’impression d’être tout le temps angoissée, comme si j’avais fait quelque chose de nuisible, je perdais mes cheveux, je fumais énormément ».

Décrits comme « les mauvaises consciences de nos démocraties » par la journaliste Florence Hartmann, les lanceurs d’alerte ne sont pas toujours préparés aux conséquences de leur prise de parole. Et leur capacité à rebondir dépend beaucoup de leur histoire personnelle et de leur vulnérabilité.

Licenciement et isolement, la double peine

« Les cas les plus connus de lanceurs d’alerte sont des personnes expertes dans leur domaine, très compétentes, qui se sont appuyées sur des preuves tangibles, observe Béatrice Chereau, experte psychologue près la cour d’appel de Paris, docteure en psychologie de l’université Paris-Descartes. Lorsqu’elles lancent l’alerte, elles sont dans une démarche plus stratégique d’anticipation par rapport à des mesures éventuelles de représailles, elles vont, par exemple, exiger la garantie de confidentialité de l’identité ». Dans ce cas, le risque pour la santé mentale est moins important que pour des personnes isolées et mises au ban de la société.

« On retrouve chez beaucoup de lanceurs d’alerte un sentiment de grande solitude qui vient de la sphère professionnelle, explique Claude Crestani, psychologue du travail qui travaille en relation avec la Maison des lanceurs d’alerte. Entre la mise à l’écart du collectif de travail et la vindicte de la direction – sachant que la situation se conclut souvent par un licenciement –, c’est la double peine ». Et les proches ne comprennent pas toujours la posture du lanceur d’alerte, surtout quand ils sont eux aussi inquiétés.

« Pour la plupart d’entre eux, s’ils devaient le refaire, ils le referaient », reprend Claude Crestani. Ils sont tenus par une éthique plus forte que la mise à l’écart. Et « si l’issue de l’alerte est positive, même s’ils perdent tout, ils arrivent à rebondir », note Béatrice Chereau.

La capacité de résilience dépend toutefois aussi de la solidité de chacun. « Dans certains cas, le lanceur d’alerte n’arrive pas à lâcher, il continue jusqu’à l’obsession. Et quand ça tourne à l’obsession, il peut perdre sa famille. Cela peut mener à des situations de suicide », poursuit-elle.

« A la fois, j’avais de la peine, de la tristesse, car je disais une vérité avec l’impression de ne pas être entendue par les personnes en face. Et à la fois, j’avais de la colère », témoigne Hella Kherief qui raconte avoir perdu confiance en elle. « Je ne me sentais pas à la hauteur, comme on m’avait beaucoup rabaissée », décrit-elle.

Ils se lancent dans une quête de vérité, avec un sentiment de désespoir lorsque l’écho n’est pas celui qu’ils attendaient. Le caractère obsessionnel de cette lutte aboutit à un sentiment d’épuisement. « Cela renvoie une image négative de soi. Il peut y avoir des sentiments persécutifs voire paranoïaques qui vont se développer », note Béatrice Chereau. Il existe toutefois, pour certains, des éléments de réalité puisqu’ils font souvent l’objet de mesures de représailles, de rétorsion, d’humiliation.

« Qu’est-ce qui va me tomber dessus ? »

Quand le sentiment de paranoïa est déconnecté de toute réalité, il puise dans la culpabilité. Une fois que la personne a parlé, elle se demande ce qui va lui tomber dessus, comme les enfants qui sont maltraités par les autres dans la cour de récréation. Lorsqu’ils en informent la maîtresse, ils ont peur de ce qui va leur arriver par la suite, même quand il ne se passe rien. « Je me suis autorisé à parler, éventuellement publiquement, qu’est-ce qui va me tomber dessus ? », illustre l’experte psychologue près la Cour d’Appel de Paris

« Tu deviens parano, tu deviens un tas de choses… même si quelque part, moi, je suis parano. Mais je suis un parano raisonnable », se décrit Philippe Pascot.

« Certaines personnes vont se méfier de tout et de tout le monde, s’enfermer à double tour, vérifier chez eux avant de rentrer. Certains peuvent même déménager parce qu’ils se sentent menacés, analyse Béatrice Chereau. Ils sont persuadés qu’on les poursuit, qu’on en veut à leur vie et ils ne vont pas toujours consulter. Quand une véritable pathologie paranoïaque se développe, cela devient très compliqué ».

La gravité des symptômes dépend de la vulnérabilité psychique du lanceur d’alerte, de sa « fragilité narcissique » et des traits de personnalité qui ont été développés au cours de sa vie. Les lanceurs d’alerte les plus isolés, pour qui la recherche de vérité devient une obsession, risquent de perdre pied, tandis que ceux qui sont bien entourés et qui anticipent les épreuves à venir, se montreront plus résilients. Une chose est sûre. Dans certains cas, l’accompagnement psychologique est vital.

Le 5e salon « Des Livres et l’Alerte » se déroule du 22 au 24 novembre à Montreuil.