Lanceur d’alerte : Entre sentiment d’abandon et récupération, des relations compliquées avec les politiques

EXPOSE(S) 5/5 « 20 Minutes » consacre une série d’articles aux lanceurs d’alerte. Dans ce cinquième épisode, on se pose la question des relations souvent compliquées avec le monde politique

Laure Cometti

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Le lanceur d'alerte Edward Snowden en visioconférence au Web Summit le 4 novembre 2019.
Le lanceur d'alerte Edward Snowden en visioconférence au Web Summit le 4 novembre 2019. — Armando Franca/AP/SIPA
  • Héros pour certains, traîtres pour d’autres, les lanceurs d’alerte mettent au jour des dysfonctionnements ou des actes répréhensibles et en payent souvent le prix fort.
  • A l’occasion de l’ouverture du salon du livre des lanceurs d’alerte «Des livres et l’alerte», 20 Minutes consacre une série aux lanceurs d’alerte.
  • Cet épisode est consacré aux relations entre le monde politique et les citoyens qui révèlent des scandales. Ces derniers se sentent souvent abandonnés ou récupérés par les élus, même si certains s'impliquent pour renforcer la protection des lanceurs d'alerte.

Il y a environ six mois, le Conseil de l’Europe a organisé un colloque sur les lanceurs d’alerte, à Strasbourg. Il avait même invité une star dans ce domaine, Edward Snowden. L’ex employé de l’agence américaine de renseignement NSA a répondu aux questions des eurodéputés pendant plus d’une heure. Mais bien sûr, il était en visioconférence, son visage souriant projeté sur écran géant. En 2013, après avoir révélé l’existence d’un système mondial de surveillance des télécommunications par les Etats-Unis, l’Américain a demandé l’asile à une dizaine d’Etats européens, dont la France, en vain, avant de se réfugier en Russie.

« Aucun pays européen n’a donné l’asile à Snowden. On est en décalage complet par rapport aux valeurs qu’on porte », a reconnu l’eurodéputée La République en marche Nathalie Loiseau, pour qui Edward Snowden « a rendu service à l’humanité ». Le cas Snowden, aussi exceptionnel soit-il, est emblématique du sort réservé aux lanceurs d'alerte par le monde politique. Entre réticences, frilosité, ou récupération les élus et dirigeants politiques ont parfois du mal avec l’irruption de ces nouveaux acteurs démocratiques.

Réticences

En France, il y a pourtant eu des avancées législatives pour les lanceurs d’alerte, avec des lois défendues par des parlementaires, dont la plus emblématique est la loi Sapin 2, qui définit leur statut. Mais les débats sur ce texte avaient déjà révélé d’importantes réticences de la part des élus. Comment expliquer que ceux qui avertissent l’opinion publique d’un scandale financier, sanitaire ou environnemental, reçoivent un soutien si timoré de la part de la classe politique ?

« Les lanceurs d’alerte s’inscrivent dans un contexte où l’on est de plus en plus attentif à la participation citoyenne, et évidemment une partie des politiques y est plutôt hostile, car elle préfère des formes d’expertises plus verticales », analyse Olivier Leclerc, directeur de recherche au CNRS.

Autre facteur de réticence, la question du principe de précaution. « Les lanceurs d’alerte en France ont d’abord révélé des risques pour la santé et l’environnement, ce qui s’inscrit dans ce principe de précaution, auquel une partie de la classe politique est très hostile, estimant qu’il nuit à l’innovation ».

Dans la même optique, le chercheur souligne les inquiétudes d’élus vis-à-vis « des entreprises et de l’activité économique mise en danger par des dénonciations qui pourraient s’avérer farfelues ».

Affichage et récupération

« Le point commun des Etats frileux sur le sujet, c’est la peur qu’une surprotection des lanceurs d’alerte expose injustement des intérêts puissants », abonde le député de la majorité Sylvain Waserman, qui travaille à renforcer leur protection, au niveau européen. « C’est la peur d’un grand bazar où tout le monde pourrait sans preuves dénoncer des faits, mais c’est injustifié. Et je pense que le débat sur leur utilité et la nécessité de les protéger est derrière nous », assure-t-il.

Pourtant, tous les lanceurs d’alerte témoignent soit d’une indifférence de la classe politique, soit d’une hypocrisie ou d’un sentiment d’abandon. « Ils ont tous fait semblant de me soutenir », se souvient Philippe Pascot, ancien élu à Evry, devenu chasseur de corruption.

« Est-ce que vous connaissez un parti qui ne déclare pas être pour l’honnêteté en politique ? Est que vous connaissez un parti qui ne déclare pas qu’il est contre la corruption ? Ils soutiennent tous le principe, mais derrière, lorsqu’il faut agir, il n’y a plus personne ».

Silence et isolement

Pour avoir dénoncé la maltraitance des personnes âgées et le manque de moyens pour le personnel soignant dans les Ehpad, l’aide soignante Hella Kherief a été licenciée. Après son passage dans l’émission « Envoyé spécial », elle a reçu le soutien de deux partis, la France insoumise et le Parti communiste, se souvient-elle.

« Jean-Luc Mélenchon a voulu me rencontrer. On s’est vu dans un hôtel près de la gare Saint-Charles. Il m’a défendu et a posté une photo de lui et moi sur les réseaux sociaux, mais il n’a pas pris d’engagements, il n’a rien fait de plus. J’ai l’impression que ça lui a plus servi médiatiquement que ça n’a aidé mon combat ». En revanche, « la députée LFI Caroline Fiat a été beaucoup présente moralement, elle m’a beaucoup appelée quand ça n’allait pas et elle a soumis mon combat devant l’Assemblée nationale. Et les collaborateurs marseillais d’Ian Brossat m’ont proposé leur aide dans ma recherche d’emploi », poursuit Hella Kherief.

Transformer l’alerte en acte

En revanche, Hella Kherief a souhaité rencontrer la ministre de la Santé pour évoquer les maltraitances qu’elle dénonce. En vain. « Le politique peut changer les choses », dit-elle. Mais il ne le fait pas toujours. « C’est une des difficultés pour les lanceurs d’alerte, il y a une frustration car les élus ne donnent pas toujours suite », constate Olivier Leclerc. « Mais s’il y a eu une alerte lancée, alors on ne peut plus invoquer l’ignorance, et si les politiques n’agissent pas ils devront alors en assumer les conséquences, c’est la force de l’alerte ».

Quand les politiques s’emparent d’une alerte, le sort du lanceur n’en est guère amélioré. Après avoir révélé des pratiques de fraude fiscale de son employeur, la banque UBS, Stéphanie Gibaud a permis à l’Etat français de récupérer près de 12 milliards d’euros. Ce qui ne l’a pas empêchée de toucher le RSA, après son licenciement, et de perdre son logement. « Je me suis sentie utilisée puis rejetée », disait-elle à Public Sénat en 2016.

C’est probablement de Bruxelles que viendra le soutien politique attendu par les lanceurs d’alerte. L’Union européenne a adopté en octobre une directive prévoyant de renforcer leur protection en leur évitant des représailles, comme le licenciement. La transposition de ce texte dans le droit de chaque Etat membre sera un indicateur de leur engagement sur ce sujet. « On a deux ans pour la transposer, et je pense qu’il faut la surtransposer », affirme Sylvain Waserman, qui prépare déjà le terrain législatif.

Le 5e salon « Des Livres et l’Alerte » se déroule du 22 au 24 novembre à Montreuil.