#LesMotsTuent... «La lutte contre les violences conjugales passe aussi par le vocabulaire»

RESEAUX SOCIAUX Alors que le gouvernement lance ce mardi le Grenelle des violences conjugales, le hashtag #LesMotsTuent rappelle l'importance du langage pour lutter contre les féminicides

Hakima Bounemoura

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Illustration de violences faites aux femmes.
Illustration de violences faites aux femmes. — Isabellaquintana/pixabay
  • #LesMotsTuent signale quotidiennement des publications et articles de presse qui contribuent à banaliser ou à excuser les violences conjugales.
  • « Mal nommer le crime conjugal, c’est le minimiser et effacer la responsabilité du meurtrier », explique Sophie Gourion, militante féministe à l’origine du hashtag.
  • Les internautes se mobilisent aujourd’hui de plus en plus pour signaler ces expressions qui banalisent les féminicides.

« Drame conjugal », « crime passionnel », « coup de sang », « excès amoureux »… Alors que le gouvernement s’apprête à lancer ce mardi le Grenelle des violences conjugales, le hashtag  #LesMotsTuent employé sur les réseaux sociaux rappelle que la lutte contre les violences faites aux femmes passe aussi par le vocabulaire utilisé. Depuis 2016, près de 360 articles ont ainsi été épinglés sur le Tumblr du même nom («Les Mots Tuent »), qui collecte et signale quotidiennement des publications et articles de presse contribuant à banaliser ou à excuser les violences conjugales.

« Mal nommer le crime conjugal, c’est le minimiser et effacer la responsabilité du meurtrier », explique à 20 Minutes Sophie Gourion, auteure et conférencière spécialisée sur les sujets d’égalité femmes-hommes, à l’origine du Tumblr. « Le "crime passionnel", par exemple, ne figure pas dans le code pénal. De trop nombreux journaux utilisent pourtant cette expression pour édulcorer ou indirectement justifier le meurtre conjugal », ajoute la militante féministe, qui s’est lancée depuis quelques années dans une véritable « guerre du langage ».

« L’affaire Daval a marqué un véritable tournant »

« Les "drames familiaux", "dérapages" ou "pétages de plombs" se retrouvent malheureusement trop souvent dans les colonnes des faits divers, comme s’il s’agissait d’événements isolés, liés au hasard et non systémiques (…) Mais il s’agit bien d’un véritable problème de société », explique Sophie Gourion. En France, une femme meurt tous les deux jours à la suite de violences conjugales. Et depuis le 1er janvier, 100 femmes sont mortes sous les coups de leur conjoint, indique le collectif « Féminicides par compagnon ou ex ». C’est pour rappeler cette triste réalité et sensibiliser l’opinion publique au poids des mots que l’idée d’un Tumblr s’est imposée.

Le Bingo des
Le Bingo des - Capture d'écran

Le meurtre d’Alexia Daval, en octobre 2017, et le traitement médiatique de cette affaire, a marqué un véritable basculement dans la prise de conscience collective. « En reprenant mot à mot les arguments de l’avocat du meurtrier, sans mise en perspective, les médias ont transformé ce féminicide en une simple "crise de couple" », indique Sophie Gourion. Jonathann était le « gendre idéal », Alexia la fille à « la personnalité écrasante »… « Nous avons reçu à ce moment-là énormément de signalements de la part d’internautes, effarés de la manière dont ce meurtre était traité dans les médias », ajoute la créatrice du blog. C’est après cette affaire que les choses ont véritablement « bougé »…

« Les internautes se sont emparés de cette problématique »

Aujourd’hui, trois ans après la création du Tumblr, le bilan est positif. #LesMotsTuent a permis de donner une visibilité médiatique à cette problématique. Le hashtag a aussi permis de sortir ce sujet du cercle féministe pour toucher un plus grand public. « Je reçois énormément de contributions de la part d’internautes, et plus uniquement de la sphère militante. Il y a eu une véritable prise de conscience, les gens se sont approprié ce combat », affirme la militante féministe, qui considère aujourd’hui n’être « qu’une caisse de résonance ».

Certains médias prêtent également une oreille plus attentive à ce que les féministes dénoncent depuis longtemps. « On a constaté que les rédactions corrigeaient beaucoup plus fréquemment les titres problématiques après avoir été interpellées sur Twitter ». Sur les cinq derniers articles épinglés sur les réseaux sociaux au mois d’août, trois ont immédiatement été corrigés. Autre petite victoire : le terme féminicide est aujourd’hui entré dans le langage courant, alors qu’il y a peu, il n’était utilisé que par des associations féministes. Des résultats encourageants, mais qui ne font pas perdre de vue l’objectif principal : faire reculer le nombre de féminicides en France.